Fashion Cities Africa : Les modes africaines à l’honneur à Amsterdam

Vue de l'exposition "Fashion Cities Africa" Tropenmuseum Amsterdam

Vue de l’exposition “Fashion Cities Africa” Tropenmuseum Amsterdam

Version néerlandaise de l’exposition présentée en 2016 au Brighton Museum & Art Gallery (Royaume-Uni), Fashion Cities Africa s’invite pour une année entière entre les murs de briques rouges du Tropenmuseum à Amsterdam, jusqu’au 6 janvier 2019. Situé au dernier étage du musée, l’espace d’exposition est divisé en deux par un podium central, plongeant le public dans l’atmosphère des défilés de mode.

L’exposition s’intéresse à la mode dans plusieurs villes d’Afrique. Elle se penche plus particulièrement sur la créativité bouillonnante de Casablanca (Maroc), Lagos (Nigéria), Johannesburg (Afrique du Sud) et Nairobi (Kenya). Pour chacune de ces quatre villes, un·e· styliste, bloggeur·se·, ou journaliste s’est chargé·e· de sélectionner des créations incarnant, selon leurs conceptions, les identités africaines. Sans tomber dans l’écueil d’une exposition monotone ou monofocale, Fashion Cities Africa donne à voir la multiplicité de la mode africaine, d’un point cardinal à l’autre du continent. Initiatrices du label LIBAYA, Nsimba Valene Lontanga et Doru Komonoteng affirment « There’s no such thing as an African identity » (Il n’existe pas une identité africaine).

Amina Agueznay et Deola Sagoe, Fashion Cities Africa images , ©Royal Pavilion & Museums, Brighton & Hove, All Rights Reserved

Amina Agueznay et Deola Sagoe, Fashion Cities Africa images , ©Royal Pavilion & Museums, Brighton & Hove, All Rights Reserved

Dans un espace – peut-être un peu surchargé –, le visiteur défile ainsi parmi les créations et les projections de défilés, le tout rythmé par un fonds sonore mêlant extraits musicaux et radios locales. On distingue entre autres une superbe composition textile en sabra bleu indigo d’Amina Agueznay, un ensemble Marianne Fassler ou encore une élégante robe en dentelles signée Deola Sagoe.

Par ailleurs, l’exposition fait la part belle aux jeunes créateurs, témoignant de la vitalité de la nouvelle génération. Si parmi eux, on compte la déjà très saluée Amaka Osakwe sous la marque Maki Oh avec un emblématique ensemble en adire (textile teint traditionnellement en bleu indigo, selon la technique du tie and dye), on découvre également des figures moins connues, mais méritant de l’être, comme la marocaine Ghitta Laskrouif. Après des études dans la mode, la jeune styliste lance son propre label en 2015, dans la cosmopolite Casablanca. Depuis l’intronisation du Roi Mohammed VI en 1999, le Maroc a connu une véritable explosion artistique. Incontestable carrefour culturel, la ville est une source d’inspiration aux milles facettes, tantôt africaines, tantôt européennes.

Ghitta Laskrouiff, Fashion Cities Africa images , ©Royal Pavilion & Museums, Brighton & Hove, All Rights Reserved

Ghitta Laskrouiff, Fashion Cities Africa images , ©Royal Pavilion & Museums, Brighton & Hove, All Rights Reserved

Riche de ces diverses influences, Ghitta dessine des silhouettes simples et élégantes, qu’elle rehausse d’éléments empruntés au répertoire traditionnel marocain. Dans son travail, on trouve aussi bien des broderies et du tissage que des perles et du crochet, et même des vêtements de récupération ! En réhabilitant de vieux habits, la jeune femme donne une nouvelle vie aux formes et aux tissus. Elle y apporte son identité, un subtil mélange de savoir-faire traditionnels et de coupes modernes, souvent androgynes. Au milieu des caftans de broderies et d’un costume en wax, la création de Ghitta Laskrouif présentée dans l’exposition appelle le regard par son élégante sobriété. Sous la forme d’une robe-chemise, la styliste pose un nouveau regard sur des pièces traditionnelles, tout en s’inscrivant dans les enjeux de son époque.

Vue de l'exposition "Fashion Cities Africa" Tropenmuseum Amsterdam, par Mathilde Allard

À gauche : Manteau David Tlale et jupe en satin/dentelles par Lady Africa. À droite : “Power Suit” en wax Jansen Holland par Lady Africa, 2017. Photographie par Mathilde Allard

There’s no such thing as an African identity

Dans un jeu de rayures qui évoque le burnous ou la djellaba masculine, le vêtement s’illumine de petits détails comme des pompons de couleur rose vif à l’encolure ou une poche cousue en décalé. C’est sans compter sur les manches courtes et un ourlet au niveau du genou, pour une robe légère, confortable et pratique. Un vêtement intemporel « décontracté » (selon l’interview de la styliste dont l’extrait vidéo est présent dans l’exposition) qui s’adapte au rythme effréné de l’activité de la plus grande ville marocaine.

Utiliser de vieux habits comme base de travail, c’est aussi valoriser une mode raisonnée. Une slow fashion qui ne rencontre pas toujours les impératifs économiques mais qui privilégie un processus de création éthique et la préservation des savoir-faire artisanaux. En effet, la production textile marocaine, autrefois très sollicitée, souffre désormais de la compétition du marché asiatique. Si Ghitta Laskrouif souhaite sensibiliser à la surconsommation, elle invite aussi à repenser les vêtements comme des pièces en constante évolution, jamais oubliées, toujours réinventées. La slow fashion est de plus un engagement social, et la styliste met un point d’honneur à proposer ses créations à un prix accessible.

Le concept de renouvellement est au cœur du projet d’exposition, celui des vêtements bien sûr, mais aussi celui des regards posés sur la mode – ou plutôt les modes africaines. Cette pluralité s’exprime également dans la mise en avant d’artistes issus de la diaspora, aujourd’hui installés aux Pays-Bas comme le styliste Karim Adduchi ou la collaboration entre la ghanéenne Irène Agyeman Hin et le Hollandais Gumi Rijsbergen, sous l’étiquette Lady Africa. Le « Power Suit », costume confectionné en wax satiné joue sur l’imaginaire collectif occidental qui considère généralement ce tissu imprimé comme « typiquement » africain.

Amine and Hassan, Fashion Cities Africa images , ©Royal Pavilion & Museums, Brighton & Hove, All Rights Reserved

Amine and Hassan, Fashion Cities Africa images , ©Royal Pavilion & Museums, Brighton & Hove, All Rights Reserved

Ce textile, pourtant originaire des manufactures néerlandaises ne fait pas l’unanimité chez les créateurs qui regrettent que la mode africaine soit trop souvent limitée à cette lecture commune (comme le déclare Sunny Dolat, styliste pour The Nest Collective, Kenya). Pour emprunter à nouveau quelques mots à Nsimba Valene Lontanga : « My African identity is more than wax prints. » (Mon identité africaine ne se limite pas aux imprimés wax).

À l’image de l’éternel écueil du continent-pays, l’Afrique et ses modes ont beaucoup à dévoiler et une nouvelle génération de créateurs entend bien le faire comprendre aux podiums du monde entier.

Bibliographie : Hannah Azieb Pool, Fashion Cities Africa, Ed. by Hannah Azieb Pool, Brighton Museum & Art Gallery, 2016

26.03.2018 – Article de Mathilde Allard – Images: Courtesy Troppenmuseum Amsterdam and Royal Pavilion & Museums, Brighton & Hove

More about Mathilde Allard

Mathilde Allard holds a Master’s degree in Art History, with a focus on African art, from the École du Louvre in Paris (France). She is currently enrolled as a Master’s student in the Museum Studies specialisation at Leiden University (The Netherlands). She is part of the collaborative research group “Collaboration and contestation in words: Dialogues and disputes in African social realities”, with the African Studies Centre of Leiden. She is particularly interested in the relationship between poetics, politics and ethics in the contemporary museum space.

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