Fleurs et blessures – Entretien avec Owanto

Owanto, "Flowers" X, 2015

Owanto, “Flowers” X, 2015 ©Owanto studio

Artiste internationale d’origine franco-gabonaise, Owanto a eu l’honneur de représenter le Gabon lors de la 53ème Biennale de Venise en 2009, sous le commissariat de Fernando Francés (Dir. CAC Malaga). Après avoir étudié la philosophie, la littérature et les langues à L’Institut Catholique de Paris à Madrid, elle s’oriente pendant plusieurs années vers la peinture et la sculpture avant de nous faire découvrir un univers photographique d’une riche intensité. À travers l’utilisation d’images-documents et de photographies familiales, ses expérimentations photographiques nous plongent dans une histoire à la fois personnelle et collective. Ce passage de l’intime à l’universel souligne la nécessité selon l’artiste d’engager les consciences.

Madeleine Filippi : À l’origine artiste peintre et sculptrice vous vous intéressez depuis plusieurs années à de nouveaux moyens technologiques et plus spécifiquement à la photographie. Comment définiriez-vous votre pratique photographique actuelle ?

Owanto : Il est impossible de ne pas être influencée par la révolution digitale qui apporte de nouveaux moyens pour la création d’artefact et qui me permet de concevoir une photographie hybride, entre photographie documentaire et sculpture. Mon point de départ est le plus souvent une photographie trouvée, sur laquelle j’interviens. J’ai eu l’honneur de rencontrer Louise Bourgeois à New York dans son studio, elle m’a beaucoup impressionnée. Influencée ? C’est possible ! Mon travail lui aussi se rapporte à la mémoire, la filiation et la revendication. J’ai comme elle ce besoin de retracer le passé pour tracer l’avenir, de trouver des clefs pour ouvrir des portes et apporter la lumière.

La tradition orale, des griots conteurs d’histoires issues des cultures africaines, revêt aussi une place particulière dans mon travail. L’appropriation du document oublié qui devient artéfact par l’impression digitale et le travail sculptural qui s’y ajoute me permet de construire de multiples narrations avec une plus grande liberté. L’enjeu est de transformer l’invisibilité de la photographie trouvée ou sauvée de l’oubli en présence iconique, de passer ainsi de l’intime au public, de l’oubli à une sorte d’immortalité. 

Owanto, "Dance With Me", 2016

Owanto, “Dance With Me”, 2016 ©Owanto studio

M.F : L’aspect sculptural demeure omniprésent dans votre travail photographique. Fleurs sculptées, broderies, ou mise en espace par l’utilisation de light boxes, comment l’expliquez-vous ?

O : L’aspect sculptural dans mon travail fonctionne comme une mise en perspective, un nouveau regard, donner une autre direction… une ré – appropriation. Dans Dance With Me, présenté à Lagos Photos Festival 2018 les light boxes offrent une nouvelle narration aux photos et cartes postales familiales, tandis que dans la série Feeding my Ancestor par exemple le travail de patchwork et de broderie rend hommage à la filiation. 

M.F : Que les photos surgissent d’un tiroir, d’un album de famille ou d’ouvrages, la notion de documentaire, presque anthropologique est au cœur de votre processus créatif. Pouvez-vous l’expliquer ? 

O : La découverte de photos est au cœur de mon processus créatif. Souvent le point de départ d’une série. J’aime expérimenter et voir de quelle manière une vieille photographie oubliée devient une œuvre d’art engagée ? Une œuvre iconique ? Voire, un vecteur de changement sociétal ?

Owanto, "La Jeune Fille a la Fleur", 2015, Zeitz MOCAA

Owanto, “La Jeune Fille a la Fleur”, 2015, Zeitz MOCAA ©Owanto studio

M.F : Arrêtons-nous d’ailleurs un instant sur la série Flowers, quelles en sont les origines et les questionnements qu’elle soulève ?

O : Je découvre La Jeune Fille à la Fleur avec une série de vieilles photographies oubliées dans un tiroir. Ces images documentent une cérémonie d’excision. Mon premier geste est de les rejeter, de remettre ce que j’ai vu dans ce tiroir, et de vite… oublier. Je ne veux pas regarder ces images bouleversantes. Et puis… il s’agit du passé. Mais je ne peux pas oublier. Alors sur internet je fais une découverte encore plus bouleversante.  J’apprends que cette année, plus de 200 000 000 de femmes et jeunes filles ont été victimes de Mutilation Féminine Génitale (MGF) et que, ce qui me paraissait alors une histoire du passé est une histoire bien contemporaine. Il ne s’agissait plus d’un rituel de passage d’un village lointain en Afrique, mais d’un phénomène global d’une grande magnitude. Si certains dénoncent l’exploitation de ces images, la violation de l’intime, du secret et du sacré, l’acte voyeurisme d’un photographe colon, peu importe. Il faut changer l’histoire. Alors vient en moi ce besoin de montrer, de partager, de comprendre, d’écouter. 

Je décide donc de transformer ces photographies analogiques en documents numériques, de conserver ces traces de l’histoire des humains et de relier les images du passé aux voix du présent avec un nouveau projet dont je vous parlerai plus tard. L’aspect sculptural de cette série surgit avec la construction de fleurs pour masquer l’intime, soigner la blessure. Ne pas détourner le regard mais regarder.

La fleur sculptée change-t-elle l’histoire pour les jeunes protagonistes sur ces images du passé ? La fleur remplace-t-elle le vide créé par la mutilation, donnant à l’absence une sorte de renaissance ? Cette sensualité florale m’a permise de m’élever, de ressentir et de communiquer un “au delà du sujet”, un “au delà de la peur et de la douleur”, apportant une nouvelle respiration. On distingue deux mouvements dans la série Flowers : La célébration et la cérémonie. Un avant et un après. La joie et la douleur. La fleur permet au spectateur de regarder une image qu’il ne voudrait pas voir et libre à lui/elle de questionner, de répondre, de s’engager. 

Ce qui compte vraiment lorsque l’on observe La Jeune Fille à la Fleur c’est la rupture du silence. Aujourd’hui, sur les cinq continents des millions de petites filles, de jeunes filles et de femmes sont soumises à un rituel archaïque, risquent les mutilations ou en sont survivantes. Individuellement ou ensemble, nous avons notre mot à dire et nous pouvons les sauver. “Si nous sauvons une jeune fille nous sauvons toute une génération” témoigne Hoda Ali, une survivante et activiste. Nous pouvons changer l’histoire. Cet instant où l’art devient une arme contre la violence est un moment de grâce.

L’artiste contemporain est souvent un reporter. Lorsque l’artiste fait une découverte il/elle a le choix de s’engager vers une nouvelle aventure ou de fermer la porte à cette opportunité. Dans le cas de Flowers, même si j’ai hésité, j’ai eu assez vite la conviction d’être portée par un appel, quelque chose de plus grand, une force intérieure qui dépassait mes craintes et mon premier refus. Ce document placé entre mes mains n’était pas un hasard.

Owanto devant "Flowers" ©Owanto studio

Owanto devant “Flowers” ©Owanto studio

M.F : En parlant de nouvelle aventure, pouvez-vous nous parler de votre projet en collaboration avec votre fille, One Thousand Voices ?

O : J’ai vite compris que La Jeune Fille à la Fleur et la myriade de photographies du projet Flowers allaient porter le débat des MGF dans les sphères de l’art, de l’éducation et changer la culture. L’exposition de La Jeune Fille à La Fleur, la validation du Zeitz MOCAA, était vitale pour “cimenter” ce débat fondamental. One Thousand Voices va plus loin, il implique un ensemble de voix contemporaines venues d’ailleurs qui permet de rompre le silence. Il me paraissait important de créer un pont entre les images du passé et les voix d’aujourd’hui. La collaboration avec ma productrice, Katya Berger qui est aussi ma fille, a été précieuse car, grâce à elle nous avons établi un réseau d’ambassadeurs dans plusieurs pays. Aujourd’hui, par WhatsApp, nous recevons des témoignages du Kenya, Tanzanie, Somalie, Nigéria, Sierra Leone, Gambie, Mauritanie, Etats Unis, Angleterre, Allemagne, Inde, Pakistan, Iran, Egypte, Indonésie, Singapour… La technologie numérique nous permet de présenter une œuvre vraiment contemporaine.

Owanto holding a work from "Feeding my Ancestor"

Owanto holding a work from “Feeding my Ancestor” ©Owanto studio

M.F : Quelle est la place du spectateur dans votre démarche artistique ?

O : Je souhaite faire réagir, engager les consciences afin de permettre des changements au départ intime, puis sociétaux. Le livre de John Berger Ways of Seeing nous invite à comprendre de multiples façons de ressentir une œuvre d’art. Le spectateur participe à une réflexion, et ceci est essentiel pour contribuer à produire des changements sociétaux. L’idéal étant que le spectateur devienne lui aussi un agent du changement. 

La réception par le public de La Jeune Fille à la Fleur témoigne de cette diversité de regard dans la sphère intime et de l’enjeu du spectateur. À Paris, lors de la foire Also Known As Africa (AKAA), un jeune homme camerounais a versé des larmes. À Cape Town au Zeitz MOCAA, plusieurs femmes m’ont dit combien elles aimaient voir cette naissance avec ce lotus en symbole. Un homme Béninois, après avoir vu La Jeune Fille à la Fleur, a parlé de l’excision pour la première fois à ses quatre sœurs, brisant le silence d’un secret féminin. Ainsi, c’est un travail de changement de la conscience collective qui se produit, un travail complémentaire à celui de l’ONU, de l’UNESCO, des ONG, des hommes et des femmes qui sont sur le terrain et qui travaillent avec les communautés.

©Owanto studio

©Owanto studio

 

M.F : Artiste résolument engagée, pouvez-vous nous parler de votre nom « Owanto » (qui signifie « la femme » au gabon ) ? Vous définiriez-vous comme une artiste féministe ? 

O : Owanto Bia, femme belle, était le nom de ma mère, originaire de Libreville. J’adopte le nom d’Owanto pour lui rendre hommage et continuer le lignage de femmes autour de moi qui ont été mes héroïnes. Avec de tel propos on devinera bien ma position féministe. De la série Illuminated sign, en passant par Flowers, Feeding my ancestor ou encore Dance with me, la mémoire, la transmission générationnelle  et l’engagement parcourent mon travail, mais toujours de manière optimiste voire idéaliste. Je valorise la mère au foyer dont le rôle est souvent invisible. Ce rôle est fondamental pour l’avenir de nos enfants, du monde. La femme porte l’enfant, lui donne la vie et l’oriente dès ses premiers pas vers la connaissance. On dit en espagnol “DAR A LUZ”. Cela dit, nos mères, nos sœurs, nos filles qui veulent sortir des limites du foyer pour devenir médecins, avocates, poétesses, CEO ou leaders d’une nation doivent être absolument encouragées. L’équilibre, l’harmonie, le destin du monde vers la paix et la tolérance en dépend.

M.F : Quels sont vos projets à venir ? 

O : Continuer le chemin entrepris avec la précieuse collaboration de plusieurs voix. Mon travail n’est plus solitaire. Par exemple je suis invitée au Zeitz MOCAA à ouvrir une conversation avec le public lors de La Journée Internationale de Zéro Tolérance pour les Mutilation Génitales Féminines le 6 Février 2018. La conversation se poursuivra lors de la Cape Town Art Fair (16-18 Février). Nous présenterons le projet One Thousand Voices et nous ferons un appel aux femmes qui veulent témoigner. Nous donnerons la parole aux femmes.

Expositions actuelles/ On going :

  • Au Zeitz MOCAA MUSEUM – « La Jeune fille à la fleur »,
  • African Artistes Fondation – Lagos Nigeria “ Dance with me “ curated by Azu Nwagbogu.
  • Solo show “Flowers”, Voice Gallery, Marrakech, Maroc, jusqu’au 10 février 2018.  

Pour plus d’informations : http://owanto.portfoliobox.net

31.01.2018 – Propos recueillis par Madeleine Filippi – Images: Courtesy of the artist and Zeitz MOCAA.

More about Madeleine Filippi
Diplômée d’un Master en Histoire de l’Art et Conception et Direction de Projets Culturels de la Sorbonne. Commissaire d’exposition et critique d’art indépendante depuis 2011, elle oriente ses recherches autour des axes : Archive(s) – Mémoire(s) – Langage(s), au sein d’institutions culturelles publiques et privées. Après avoir été co-rédactrice en chef de la Revue Diapo, elle contribue aujourd’hui à différents magazines et catalogues d’expositions. Membre C-E-A / Commissaires d’exposition associés, Membre AICA France (Association Internationale des Critiques d’Art).

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