Kerkennah embarque pour les rêves numériques : Entretien avec Hejer Chelbi

Vue de l'exposition "Ré-création" par Hejer Chelbi, Festival Kerkennah01 ©Hassan Ouazzani

Vue de l’exposition « Ré-création » par Hejer Chelbi, Festival Kerkennah01 ©Hassan Ouazzani

À l’occasion du festival international de photographie et d’arts visuels Kerkennah01 qui se déroulait du 22 au 27 juin 2018, nous avons eu le plaisir de rencontrer Hejer Chelbi, commissaire invitée, et de discuter avec elle des enjeux que soulève son exposition « Ré-creation ». Cette exposition, présentée au chantier naval de El Attaya sur l’archipel de Kerkennah, rassemblait les œuvres de Isil Kurmus, Khalil Ben Abdallah et Maotik / Mathieu le Sourd. C’est à l’école de Ouled Kacem que nous nous sommes données rendez-vous, dans la piscine de boules en plastiques installée par le festival pour les enfants : un cadre aussi distrayant que pertinent pour une discussion amusée sur l’émerveillement que peut procurer la réalité virtuelle.

Marynet J : Bonjour Hejer, je suis ravie de te rencontrer. Tu es artiste, scénographe et commissaire d’exposition Tunisienne installée au Canada depuis plusieurs années. Après ta formation aux Beaux-arts de Tunis et de Design d’espace à Montréal, tu as mis ton expérience à l’œuvre en fondant l’entreprise « Don’t forget to play », une plateforme qui mêle pratique artistique, design, scénographie et curation. Par ce parcours, on peut comprendre les réflexions soulevées par le titre de ton exposition ; « Ré-creation ». Pourrais tu nous parler des prémisses de la fascination que tu as développée pour les outils numériques interactifs ?

Hejer Chelbi : Lorsque je me suis rendue la première fois au festival E-fest à Tunis, j’ai été émerveillée par la façon dont les outils numériques tels que la réalité virtuelle étaient utilisés par les artistes. J’étais émerveillée non pas seulement par la qualité des productions présentées, mais parce que je me suis rendue compte que d’autres façons d’envisager le monde étaient possibles, par leurs fonctionnalités. Je suis sortie de cet événement des idées plein la tête, en me disant « C’est vraiment possible d’envisager le monde autrement !» Pour le festival Kerkennah01, j’ai commencé à travailler l’exposition « Ré-creation » ici dans cette école de Ouled Kacem. Mes recherches tournaient beaucoup autour du jeu, en réfléchissant sur la récréation comme un temps de repos mais surtout comme un temps propice aux enfants pour créer des jeux, inventer des choses et réinventer des mondes.

Isil Kurmus, "Airplane Mode", 2018. Exposition "ré-création" par Hejer Chelbi, Festival Kerkennah01 ©MarynetJ

Isil Kurmus, « Airplane Mode », 2018. Exposition « ré-création » par Hejer Chelbi, Festival Kerkennah01 ©MarynetJ

M. J : Pourquoi était-ce important pour toi de proposer au public Kerkennien une exposition qui propose de découvrir le monde sous d’autres perspectives ?

H.C : Partons de cette idée d’émerveillement que l’E-fest m’a apporté : cet émerveillement m’a donné envie de faire des choses en Tunisie, et pas nécessairement de partir ailleurs. J’avais envie de réaliser ça ici, avec nos moyens. Kerkennah est une île désertée, tous ses jeunes partent à Sfax ou à Tunis car c’est la cité. A l’échelle de la Tunisie c’est pareil, si l’on considère que la Tunisie est un petit pays, tous ses jeunes sont en train de la quitter, de partir pour aller chercher une utopie, tu vois. Pour eux, c’est une recherche d’un rêve, d’un monde meilleur. On pense juste à partir parce qu’on leur a dit qu’ailleurs c’est mieux. Cette quête d’un ailleurs par la migration fait que les jeunes ne pensent plus à bâtir leurs vies sur leurs territoires, et à le recréer par la même occasion.

Et donc avec cette exposition, j’ai essayé, par le biais de la métaphore, d’amener le public à s’interroger sur les questions suivantes : « C’est quoi le réel ? Et c’est quoi le virtuel ? ». Penser qu’ailleurs se trouve une vie meilleure alors qu’on ne l’a jamais expérimentée, c’est virtuel ! C’est le fruit d’une imagination. C’est se projeter. Donc j’ai utilisé l’art numérique, la réalité virtuelle, pour créer un endroit immersif qui transporte ailleurs, dans une autre réalité.

Vue de l’exposition “Ré-création” par Hejer Chelbi, Festival Kerkennah01 ©Hassan Ouazzani

Vue de l’exposition “Ré-création” par Hejer Chelbi, Festival Kerkennah01 ©Hassan Ouazzani

M. J : Comment as tu travaillé avec les artistes pour réussir à mettre en place ces espaces de virtualité au sein de l’exposition ? Et quels sont les sujets que les artistes abordent dans ces « réalités » ?

H. C : Au début, on voulait que l’espace soit complètement vide, que l’exposition soit complètement virtuelle, c’était un peu peu difficile à faire, donc chaque artiste a développé une œuvre à mi-chemin entre la réalité et le virtuel.

Isil Kurmus a travaillé sur la réalité augmentée, donc c’est palpable en quelque sorte, puisqu’à travers la tablette tu peux observer une réalité nouvelle. Il y a des choses qui émergent dans la réalité à travers l’écran, des choses que tu vois apparaître mais qui ne sont pas matérielles, donc c’est vraiment la réalité que tu questionnes ! Elle détourne la réalité, elle la fait sortir du cadre de l’œuvre. C’est une invitation à repenser les cadres sociétaux, ces cadres qu’on nous impose, et par extension, tout l’environnement dans lequel on vit. Isil est venue en résidence ici à Kerkennah. Ce qu’elle a fait, c’est une lecture qui montre plusieurs calques, plusieurs strates : une vision stratifiée. Elle a photographié de la poussière, des pastels, des fleurs. Ce sont des éléments locaux, qui viennent de Kerkennah, qu’elle a photographié ici sur l’île, et qu’elle a rassemblé comme autant de layers avec un jeu de profondeur extrêmement subtil. C’est vraiment un jeu de couches qu’on traverse, auquel s’ajoute la profondeur rendue par le processus de réalité augmentée qui permet au spectateur de saisir le travail dans ses trois dimensions. 

© Khalil Ben Abdallah, "Verno Culaire", 2018.

© Khalil Ben Abdallah, « Verno Culaire », 2018.

Avec le travail de Khalil Ben Abdallah, on plonge dans un univers immersif grâce au port de lunettes de réalité virtuelle. Avec une caméra 360° il a filmé l’eau, les bateaux, et à partir de ces images il a généré un univers surréaliste, complètement inexistant, et ça c’est très ludique aussi, tu vois. C’est sensuel car il montre des femmes dans des postures de statues, avec d’autres éléments comme des arbres tordus et des émoticônes. Il est parti dans son trip intérieur pour inviter les gens à réinterpréter les choses qui s’y trouvent. Il ne s’est pas donné de limites en fait, il s’est dit : « Alllez j’y vais ! ». C’est vraiment une invitation dans ce monde, et en plus il s’est donné un langage compréhensible, un langue de réseaux sociaux, un langage corporel des femmes, de la mer, un soleil, des arbres, pour que le public ne soit pas complètement dépaysé de la chose, qu’on puisse s’y reconnaître et s’aventurer dedans.

Mathieu le Sourd de son côté travaille aussi sur une immersion totale, mais dans un univers qu’il n’invente pas directement puisqu’il reconstruit entièrement l’eau. Il montre qu’on peut complètement réinterpréter l’eau en représentant chaque mouvement numériquement.

Maotik/Mathieu le Sourd "Flow", 2018. Exposition "ré-création" par Hejer Chelbi, Festival Kerkennah01 ©Marynet J

Maotik/Mathieu le Sourd « Flow », 2018. Exposition « ré-création » par Hejer Chelbi, Festival Kerkennah01 ©Marynet J

M. J : C’est une œuvre assez troublante, quand on met les lunettes on a un drôle de mal de mer. C’est intéressant de se dire que cette mer que les Kerkenniens connaissent par cœur peut encore les surprendre, puisqu’elle est ici entièrement reconstruite par des codes informatiques.

H.C : Oui, en fait, là où, chez Khalil, il s’agit de donner des formes matérielles à des images de rêves, chez Mathieu il s’agit de questionner la réalité quand celle-ci peut être recréée. Il montre qu’on est possesseur de cette réalité là et qu’on peut la créer et la recréer à volonté puisque nos outils nous le permettent. La première phrase qui nous accueille dans l’exposition c’est « L’île de Kerkennah est et sera le point de départ et d’arrivée de cette quête. » Cette quête là commence à Kerkennah parce que tu voyages, et elle se termine par Kerkennah par le fait qu’elle nous fasse repenser le territoire. Donc en fait, c’est une invitation à penser les choses, penser cette notion de territoire. Arrêtons de penser qu’ailleurs c’est mieux, car c’est possible d’être confortablement assis à Kerkennah et de basculer complètement dans un univers différent !

M. J : Justement, en terme de dispositions dans l’espace, l’œuvre de Khalil Ben Abdallah est un univers qui se fige dans un espace-temps, qui met sur pause les représentations mythologiques qui font notre temps pour les contempler. J’en déduis que c’est pour cela qu’il n’y a qu’un siège pivotant dans un espace vide pour venir contempler son œuvre. Pour Mathieu le Sourd nous sommes soit debout soit allongés sur des gros coussins, et cette plongée est annoncée avec des grands tirages qui sont affichés tout autour de nous et qui montrent ses flots matérialisés. Comment as tu conçu les éléments de scénographie qui viennent appuyer les dispositifs ?

H. C : En terme de scénographie, j’ai choisi de m’inspirer de l’univers de Dogville [ndlr : Film de Lars von Trier sorti en 2003], c’est cette idée d’un film où il n’y a rien de construit, seulement un traçage au sol, quelques écritures et quelques éléments qui émergent, comme une banquette ou un lit. Juste avec ça, ça créé des espace où tu peux vivre de la violence, où tu peux vivre un moment de recueillement, ou un moment d’amour. Il n’y a pas de cloisons, cet espace se construit dans l’imagination. Pour guider l’imagination dans cette virtualité il y a juste quelques signes, quelques traces d’espaces et par lesquels on peut s’y plonger. On recréé nous même ces espaces là sans pour autant qu’il y ait quelque chose. Exactement comme Kerkennah ! Il n’y a rien mais on crée un festival, il n’y a rien mais on peut imaginer des choses, c’est une île qui invite beaucoup à l’imagination.

Scénograhie de l'exposition "ré-création" par Hejer Chelbi, Festival Kerkennah01 ©Hassan Ouazzani

Scénograhie de l’exposition « ré-création » par Hejer Chelbi, Festival Kerkennah01 ©Hassan Ouazzani

M. J : C’est vrai que l’imagination ne trouve pas d’obstacles dans ces grandes étendues de terres et d’eau. C ‘est quelque chose qui influence notre perception, et on ne trouve pas beaucoup d’autres endroits comme ça sur terre !

H. C : Oui, c’est une île horizontale ; la mer est horizontale, la terre est horizontale, il n’y a que les palmiers qui sont à peine debout ! (rires) Les gens fonctionnent de manière horizontale, le temps est très horizontal, ça va lentement, doucement. Le son est horizontal, il n’y a pas de bruit. Kerkennah, hors ce moment du festival, c’est une île où tu peux entendre le silence, surtout quand tu pars en mer il qu’il n’y a pas de vagues, tu n’entends rien. On n’entend ni le vent, ni la mer. C’est le silence total, c’est impressionnant.

M. J : Tiens, comme tu en parles, quel regard as tu sur cette première édition du festival Kerkennah01 en tant que commissaire invitée ?

H. C : C’est une initiative que je trouve hyper intéressante, malgré toutes les difficultés qu’il y a eu. C’est une initiative pour le pays, une initiative qui est jeune, qui vient de gens qui n’ont pas forcément d’argent, qui ne vient pas de gros bailleurs de fonds. Ce sont des jeunes motivés qui ont tout fait pour essayer de convaincre l’État de soutenir le festival, et ceci avec très peu de moyens et beaucoup de bénévoles : une initiative dans une île complètement abandonnée de la Tunisie, qui émerge. Je trouve que ça ouvre la porte à d’autres d’initiatives, ça encourage les gens à penser : « Ok, c’est possible. » Au début, quand on parlait de faire un festival à Kerkennah, tout le monde nous disait : « C’est impossible, vous ne pourrez pas le faire. » Ça devient intéressant quand les gens te disent ça et que tu le fais quand même.

Vue de l’exposition “Ré-création” par Hejer Chelbi, Festival Kerkennah01 ©Hassan Ouazzani

Vue de l’exposition “Ré-création” par Hejer Chelbi, Festival Kerkennah01 ©Hassan Ouazzani

M. J : Et pourtant, quand on voit la richesse culturelle de l’île, cette alcôve au potentiel créatif indéniable, ça semble absurde que les institutions doutent de la confiance à accorder en des initiatives comme celles-ci !

H. C : Ça a l’air absurde mais ça ne l’est pas ! Quand on regarde notre pays tel qu’il est géré, on comprends qu’il ne se tourne pas encore dans le futur, mais dans le sauvetage, pour essayer de sauver ce qu’il y a. Les institutions ne sont pas encore dans l’avant-garde, elles ne sont pas visionnaires. Quand tu leur dis « Kerkennah », elles te disent « Mais il n’y a rien à Kerkennah ! » Mais oui, il faut construire !

M. J : En ce qui concerne la réception de l’exposition par les habitants, est ce que leurs réactions face aux œuvres correspondent à tes attentes ?

H. C : Dans mon exposition il y a beaucoup d’enfants et de vieux messieurs qui viennent pour voir, ils font une grande file d’attente juste pour voir, et c’est ça qui me plaît. C’est vraiment cette expérience là, cette expérience du ludique, une expérience où les gens sont invités à participer à quelque chose, même si ils restent spectateurs là dedans. Mais quand ils tiennent la tablette et qu’ils appuient sur le bouton pour essayer de voir la réalité augmentée apparaître à travers les œuvres, ou qu’ils mettent les lunettes VR et qu’ils commencent à faire des mouvements pour essayer de toucher les choses, ils rient d’eux-même et ils disent : « Ouaouh ! » C’est cet émerveillement que je cherche, pour titiller leur curiosité. Puis, quand ils me disent : « Mais ça, on ne peut le faire qu’à l’étranger », je leur dis non, on a fait ça ici en Tunisie, on a fait des programmations ici donc on peut le faire, ce n’est pas difficile ! Et aucun de nous n’est expert, on a appris sur internet comment développer le logiciel, la 360 et la réalité augmentée. C’est nous, je leur dis, c’est moi, c’est l’équipe ! Donc là ça les intéresse, tu vois. Il y a des gamins qui ne comprennent encore rien à ces technologies, et qui commencent à te parler pour savoir. Il a un gamin qui a essayé l’œuvre de Mathieu en me disant « ça ressemble à l’eau quand je pars avec mon père en bateau », c’est un peu la même sensation qu’il a. Et ça, je trouve ça génial ! J’aime bien quand ces enfants là, ces vieilles dames ou ces messieurs commencent à être curieux de quelque choses qu’ils n’ont jamais vu avant, car finalement ils sont sont curieux à l’art ! Et ça c’est rare en Tunisie.

Khalil Ben Abdallah, "Verno Culaire", 2018. Exposition "ré-création" par Hejer Chelbi, Festival Kerkennah01 ©Hassan Ouazzani

Khalil Ben Abdallah, « Verno Culaire », 2018. Exposition « ré-création » par Hejer Chelbi, Festival Kerkennah01 ©Hassan Ouazzani

M. J : De manière plus générale, quel est le rapport que les habitants de Kerkennah entretiennent avec l’art ? Car, bien qu’il s’agisse d’un festival international, ces expositions sont faites avant tout pour eux ; les sujets qui sont soulevées les concernent directement.

H. C : Généralement, ils ont tendance à ne pas se sentir concernés. Tu sais, peut-être pas dans la grande ville, mais dans les petites villes les gens sont dans le besoin de se nourrir, ils n’ont pas le luxe d’être curieux à l’art. Pour eux ça ne rentre pas directement dans leur environnement et c’est difficile d’y accéder, donc ils y restent un peu étrangers. D’où cette idée d’aller vraiment dans quelque chose de participatif et de ludique, pour faire appel à leur côté enfantin, et donc les interpeller à jouer, à en faire l’expérience en fait ! Ils n’ont jamais l’opportunité de voir de choses comme ça, aussi car ils n’ont pas nécessairement internet. Sans internet, tout tourne autour de Kerkennah et de Sfax, ils ne savent pas ce qui se fait ailleurs. Bien évidemment il a Facebook, mais sur Facebook tout tourne autour de ta communauté et tu ne vois pas forcément d’autres points de vue, même si tu le peux. Ça reste cloisonné.

M. J : Oui, même sur internet on est confiné en îlots, finalement.

H. C : Exactement, c’est pour ça que l’initiative de ce festival est intéressante, parce que ça fait aussi venir des artistes qui ont des points de vue qu’ils ne connaissent pas. Et par mon exposition je voulais y rajouter quelque chose de plus, cette interaction qui permet d’interpeller les gens.

M. J : Dans tout ce rapport à internet en général, ce sont de choses qui questionnent aujourd’hui, notamment en termes de transmission d’informations par des langages visuels. Khalil Ben Abdallah a intégré dans son œuvre des emojs Facebook, comment est-ce que c’est interprété par les enfants ?

H. C : Ils adorent ! C’est un langage qu’ils connaissent, et qu’ils voient flotter comme ça dans la mer. Ces emojis sont complètement décontextualisés, donc c’est aussi quelque chose qui te fait un déclic sans s’en rendre compte. Comme André Breton disait : « la rencontre entre le parapluie et la machine à coudre », ici c’est un smiley et la mer, qui baigne dedans et qui sourit. Et juste cette petite association te transforme un peu, transforme les perceptions que tu as de ton environnement.

Maotik/Mathieu le Sourd "Flow", 2018. Exposition "ré-création" par Hejer Chelbi, Festival Kerkennah01 ©Hassan Ouazzani

Maotik/Mathieu le Sourd « Flow », 2018. Exposition « ré-création » par Hejer Chelbi, Festival Kerkennah01 ©Hassan Ouazzani

M. J : C’est drôle, parce qu’internet utilise un champ lexical qui tourne beaucoup autour de la mer, de tout ce qui concerne la navigation sur le réseau. En ce qui concerne le travail de Isil Kurmus, il s’agit d’un travail qui parle aussi de flux et de textures d’eau dans sa matérialité, n’est ce pas ?

H. C : En effet, elle a aussi travaillé sur les sacs poubelle qui flottent, qui ont une transparence et donnent une sensation de liberté. Son œuvre s’appelle « Airplane Mode », c’est un mode de voyage, une notion de liberté. Tous ces objets qu’on ne regarde plus et qu’on ne veut plus voir ont une portée esthétique, car ils ont quelque chose de libéré, presque de poétique. Ces sachets volent et traversent le monde par les mers, ils traversent l’Atlantique, ce que les êtres humains ne font pas aussi facilement.

M. J : Je vois, ils ont cette liberté de pouvoir traverser facilement les frontières et les eaux. L’eau était donc un fil conducteur pour tout ce travail là que tu as fait avec les artistes, c’est un bon médium pour travailler sur le rêve !

H. C : Oui, on débarque sur l’île à travers l’eau et on prend l’eau pour y revenir aussi, et il y a également ces gens qui veulent partir dans des barques qui traversent ces eaux, tu vois. Donc oui, l’eau est vraiment un fil conducteur. D’autant plus que, selon les scientifiques, cette île va disparaître sous l’eau très bientôt. Dans une vingtaine d’année la situation peut être grave. C’est une île en disparition, tous les habitants sentent déjà ces impacts sur leur environnement. À côté du phare il y a tout un site archéologique qui est sous l’eau, c’est un site Phénicien, si je ne me trompe pas.

Isil Kurmus, "Airplane Mode", 2018. Exposition "ré-création" par Hejer Chelbi, Festival Kerkennah01 ©Hassan Ouazzani

Isil Kurmus, « Airplane Mode », 2018. Exposition « ré-création » par Hejer Chelbi, Festival Kerkennah01 ©Hassan Ouazzani

M. J : Ton exposition cherche à détourner les désillusions pour se projeter dans une autre conception du lieu et des avenirs possibles pour cette île. Mais en sachant que celle-ci a une durée de vie limitée, n’est-ce pas quand même un peu ambivalent ?

H. C : L’île peut être sauvée si le monde change de direction ! (rires)

M. J : Donc tu révèles la poésie qui s’y trouve pour encourager la jeunesse Kerkennienne à faire en sorte que l’île ne disparaisse pas ?

H. C : Oui, c’est une invitation à l’action, car dans notre pays, avec la dictature ancienne nous n’avons pas appris à être porteurs d’initiatives, porteurs de projets. Toute initiative a toujours été réprimée. Autant dans notre éducation, notre vécu, notre culture et notre religion : les choses te viennent par dessus. L’information te vient d’au dessus, le bien te vient de Dieu, le mal te vient de Dieu, tu n’es pas vraiment acteur, tu subis tout, en quelque sorte. Tu subis la volonté des autres. L’envie que j’ai d’émerveiller et de proposer des idées, tend vraiment à encourager l’action, à donner envie de participer, et à inviter le public à faire quelque chose. Tu n’es plus passif, tu ne regardes plus seulement, tu deviens acteur.

M. J : Et dans le fait de ne pas être passif, l’œuvre de Mathieu est très intéressante puisqu’elle nous montre que toute chose peut être recréée si on le décide. Il révèle également les traits de construction de la modélisation en 3D de l’eau. Je trouve que c’est important, car on nous donne souvent des idées toutes faites sur le monde. Dans les médias notamment, qui nous montrent des choses atroces ou magnifiques sur des lieux, sans en expliquer les dynamiques sous-jacentes. Donner une vision édulcorée des conditions de vie en Europe, par exemple. Ça éblouit.

H. C : C’est malheureusement souvent le cas, on est souvent ébloui. On nous montre le but alors qu’il faut s’intéresser au processus de création. Or ce n’est pas le résultat qui compte, c’est les choses que tu vis, les choses qu’on a comprises, les rencontres, les décisions, mais aussi les déceptions et les échecs avec lesquels on apprend énormément : plus qu’avec le résultat final ! Donc oui, le processus est une notion que l’on néglige trop souvent, dans les médias ou dans les pubs, dans ce qu’on veut nous montrer de notre société.

Tentons donc de créer des rêves alternatifs, des rêves à nous, autres que ceux qu’on nous impose clé en main.

Plus d’information : www.kerkennah-01.com

29.06.2018 – Propos recueillis par Marynet J – Images: Courtesy of the artists, Hassan Ouazzani, Hejer Chelbi, Marynet J

More about Marynet J
Marynet J is graduated in Art Essays and Critcism from Université de Strasbourg, and an alumni of RAW Academy Dakar. As an art critic and a theorist she published for Ososphère, RadaR essai-critique, Cinewax, KinAct and IAM. Through a panafrican and post-digital gaze she studies allegorical memetic imagery on the Internet and in urban networks, African traditional knowledges, decolonial aesthetics, virtual and IRL cosmogonies, as well as computational subjectivations that draw the image of a connected future. Marynet J’s productions cross disciplines and geographies to dissect the imagery of her generation, that of millennials. 

Release soon : “Africa Net.worked, Prospectives artistiques et cybernétique décoloniale”, Strasbourg University Press, 2018.

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