Kerkennah, un mirage à l’horizon

Arrivée au festival en ferry, accompagnée d'une parade de petits bateaux kerkenniens © MarynetJ

Arrivée au festival en ferry, accompagnée d’une parade de petits bateaux kerkenniens © MarynetJ

À Kerkennah, le silence s’écoute et le temps s’écoule dans le calme. Paroles de Kerkenniens ! Cet archipel situé à l’est de la Tunisie est connu pour sa quiétude et ses paysages enchanteurs figés dans le temps. Le calme envoûtant de ces îles est possible par la traversée d’un bras de mer d’une vingtaine de kilomètres qui les rattachent à la métropole tunisienne par la ville portuaire de Sfax. L’archipel qui émerge à la surface des eaux comme une étendue imperturbable de terres salées arrimée entre le ciel et la mer, a été maintes fois décrit dans des récits de voyageurs et a donné lieu à de nombreuses légendes méditerranéennes. L’onirisme de tels horizons avait donc tout d’un lieu propice à l’inspiration artistique.

Le premier festival international de photographies et d’arts visuels Kerkennah01, qui a prit place du 22 au 27 juin 2018 dans ce cadre insulaire à l’atmosphère si singulière, a brillé par la fougue de sa jeunesse. La programmation ON et OFF du festival a investi plusieurs lieux emblématiques de l’île ; le chantier Naval de El Attaya, la maison de marabout, l’école de Ouled Kacem, les rues de la ville de Remla et le grand Hôtel de l’île. Ces lieux, proposés à une sélection de cinq commissaires d’exposition, ont accueillis huit expositions et une trentaine d’artistes internationaux dont voici un tour d’horizons.

Chantier Naval de Kerkennah à El Attaya ©MarynetJ

Chantier Naval de Kerkennah à El Attaya ©MarynetJ

Les divers lieux dans lesquels étaient présentées les expositions ont révélé la volonté des organisateurs de vouloir impliquer les habitants de Kerkennah dans les événements. La visite du lieu d’exposition du chantier naval étant payante le premier jour pour marquer le besoin de soutenir économiquement les initiatives artistiques, elle s’est ouverte gratuitement par la suite pour laisser la liberté aux habitants de découvrir les regards singuliers portés par les artistes locaux et internationaux sur le contexte kerkennien. Toujours portés par cette volonté de rendre compte des richesses des îles par ses habitants, des étudiants de l’école d’art de Sfax se sont vus rejoints par des étudiants de l’école IESA de Paris pour constituer des binômes bilingues de médiation culturelle sur les œuvres, en alliant leurs expertises respectives ; les uns sur le contexte socio-culturel particulier de la région de Kerkennah et les réalités de la jeunesse tunisiennes, les autres sur les modalités d’une médiation dans des enjeux contemporains de production d’événements culturels. Un regard jeune sur ces deux pans a permis de mieux comprendre l’importance d’un tel événement sur ces îles. En effet, le contexte actuel de l’archipel a cela de tragique qu’il est placé entre deux réalités : celle d’une insularité subjuguante de beauté et celle d’une volonté de la jeunesse à s’en échapper par la mer pour atteindre l’Europe, au risque des dangers que cela représente. La nécessité actuelle est donc de faire savoir que Kerkennah, par ses richesses, peut sans équivoque devenir l’épicentre d’une dynamique artistique et culturelle tunisienne. Devenir une destination pour les jeunes ambitions, et non plus être pensé en réclusion.

Et la qualité des expositions proposées en témoigne, tout comme leur réception par les publics. L’immense bâtiment de l’ancien chantier naval de El Attaya, rouvert pour l’occasion, fut investi par les travaux d’artistes au travers de cinq expositions orchestrées par autant de commissaires internationaux ; John Fleetwood, Jeanne Mercier, Missla Libsekal, Valentine Busquet et Hejer Chelbi.

Vue de l’exposition "Of traps and tropes" de John Fleetwood, chantier naval de Kerkennah, vidéo "The Island" de Simon Gush. 2018 © MarynetJ

Vue de l’exposition « Of traps and tropes » de John Fleetwood, chantier naval de Kerkennah, vidéo « The Island » de Simon Gush. 2018 © MarynetJ

Le photographe et commissaire John Fleetwood, pour son exposition « Of traps and tropes », a fait le choix d’installer au sol du chantier naval un grand bac à sable de construction, d’une forme géométrique rappelant celle de l’archipel. Il complète cette scénographie d’écrans sur lesquels sont projetés en boucles les vidéos de quatre artistes, Héla Ammar, Meghna Singh, Simon Gush et Matt Kay. Dans « Saadya », Héla Ammar filme les mains d’une femme en train de broder les mots Liberté, Dignité, Emploi et Justice en arabe, qui représentent autant de valeurs que les luttes en Tunisie ont cherché à soulever. Une fois brodés, elle défait les fils rendant illisibles les mots, et représentant par la même occasion la façon dont ces valeurs, auparavant brandies en étendards, sont très vite rangées et dissimulées dès que le pouvoir est à portée de main.

Vue de l'exposition "(En) quête d'une île" par Jeanner Mercier, chantier naval de Kerkennah, de gauche à droite et haut en bas : Sonia Merabet, Youcef Krache, Ramzy Bensaadi et Yassine Belahsene, 2018 ©MarynetJ

Vue de l’exposition « (En) quête d’une île » par Jeanner Mercier, chantier naval de Kerkennah, de gauche à droite et haut en bas : Sonia Merabet, Youcef Krache, Ramzy Bensaadi et Yassine Belahsene, 2018 ©MarynetJ

Jeanne Mercier est commissaire, critique et éditrice, elle œuvre notamment au travers de la plateforme photographique « Afrique in visu » qu’elle a cofondé il y 10 ans. Pour Kerkennah01, elle orchestre l’exposition « Occupy the desert » dans deux espaces forts de l’île. La première partie nommée « (En) quête d’une île », montrée dans le grand hall du chantier naval, présent les travaux de l’artiste Nicolas Moulin et les artistes du collectif algérien « Collective 220 », dont les membres sont : Sonia Merabet, Fethi Sahraoui, Youcef Krache, Abdo Shanan, Houari Bouchenak, Yassine Belahsene et Ramzy Bensaadi.

Un des murs principaux du bâtiment est recouvert sur plusieurs mètres de haut par les photographies des sept artistes du « Collective 220 ». On peut y contempler la série photographique « Rouge » de Sonia Merabet qui capte la couleur écarlate dans les rares lumières que la nuit dans le désert laisse filtrer. Dans une poétique de l’abstrait assez semblable, Yassine Belahsene cherche à retranscrire visuellement les expressions contrastées du refuge mental, en zones d’ombres et de lumières dans ses quatre photographies « Errance humaine ». Fethi Sahraoui avec sa série « B as bouchentouf » capte l’environnement de son cousin autiste, entre deux îles imaginaires. Ramzy Bensaadi, dans « Jour de visite » témoigne des rassemblements ruraux appelés El Waada, qui prennent place près des mausolées et des cimentières, pour célébrer la vie des saints tout en danses et en transes. Dans la même lignée, Youcef Krache montre dans « 20 cent » les spectacles de combats de moutons qui galvanisent et fédèrent les habitants d’un village dans une réalité qui n’appartient qu’à eux. Abdo Shanan dans sa série « Dry » entend parler d’identité et d’exils, les siens mais aussi de ceux des autres. Soudanais, Lybien mais aussi Nigérian, il explore l’origine comme une notion en perpétuelle influences et mouvements. Quant à Houari Bouchenak avec sa série « Silence », montre deux femmes, une mère et une fille, isolées dans leur combat pour entretenir une ferme contre vents, marées et silence. 

Nicolas Moulin, "Concrete island/Azurastadt", 2015, vue de l'exposition "(En) quête d'une île" par Jeanne Mercier, chantier naval de Kerkennah, 2018 ©MarynetJ

Nicolas Moulin, « Concrete island/Azurastadt », 2015, vue de l’exposition « (En) quête d’une île » par Jeanne Mercier, chantier naval de Kerkennah, 2018 ©MarynetJ

Face au mur photographique du collectif une table sur laquelle sont dressés les plans architecturaux d’un projet grandiloquent. Il s’agit de l’installation « Concrete island / Azurastadt » de Nicolas Moulin, complétée par des montages photographiques très cinématographiques et des nouvelles écrites, le tout narrant l’histoire fictive d’une ville, Azurastadt (plus connue dans notre réalité sous le nom de Tanger), capitale de l' »Atlantropa ». Ainsi, dans un passé proche fictif, l’idéologie du panarabisme post-années 50 a porté ses fruits et une coalition de trois continents (Europe, Afrique et Asie) s’est formée. Cette coalition trouverait sa puissance dans l’échange des matières premières et notamment celle de l’eau en irriguant le Sahara pour produire de l’électricité par d’immenses barrages. Cette histoire, explorée, retranscrite sous plusieurs médiums par l’artiste Nicolas Moulin est inspirée de faits réels et historiques. En effet, au milieu du siècle dernier une utopie écologique panarabique avait imaginé son avenir par l’autosuffisance, car les avancées technologiques pouvaient hypothétiquement le permettre. Malheureusement, la mise en œuvre de ce projet fut suspendue par la seconde guerre mondiale et n’a jamais été ré-envisagée tant le rêve a laissé place aux réalités de l’horreur humaine. Nicolas Moulin a donc projeté le possible « après » de ce projet qui, selon lui, n’aurait pas fonctionné. Ce dernier s’intéresse à la dimension humaine dans la dystopie, en envisageant de façon amusée les répercussions politiques, sociales et économiques qu’engendrerait une méditerranée devenue elle-même désert à force de tentatives d’irriguer le Sahara.

Pierrot Men, série "Série pêche", Manakara, 2009 © MarynetJ

Pierrot Men, série « Série pêche », Manakara, 2009 © MarynetJ

Toujours au chantier naval de El Attaya à Kerkennah, la commissaire, auteure indépendante et fondatrice de la plateforme « Another Africa » Missla Libsekal présente l’exposition « On betweenness ». Cette exposition fait converger deux regards photographiques, celui de Pierrot Men (Madagascar) et celui de Nii Obodai (Ghana) dans une poétique de témoignages des instants de vies quotidiennes dans des paysages post-indépendance en reconstruction identitaire, dont en témoignent les corps et les architectures. Lignes de fuites, motifs, textures, et contrastes forts en noirs et blancs font le langage commun de ces deux artistes.

Francis Nii Obodai Provencal, série "Untitled", Bani, (pas de date)

Francis Nii Obodai Provencal, série « Untitled », Bani, (pas de date)

 La commissaire d’exposition Valentine Busquet a volontairement choisi un terme plus énygmatique pour nommer son exposition ; « Fata Morgana ». Le « Fata Morgana » est un phénomène de mirage qui agit lorsque des couches d’air chaud et d’air froid se superposent, provoquant ainsi des visions troubles de châteaux oniriques aux loin et dont l’image impalpable nous hante. Ce phénomène a donné jour à de nombreux mythes qui perdurent dans les imaginaires. Valentine Busquet a réuni cinq artistes autour de cette métaphore d’une image qui n’est pas ce que l’on croit être, qui se joue de nos sens tout en nous fascinant ; Frederica Landi, Louis-Cyprien Rials, Badr El-Hammami. Mustapha Azeroual et Mathieu Merlet-Briand. Chacun des artistes a présenté des points de vue sensibles et troublants sur l’insularité de Kerkennah, dont les paysages prêtent à l’expérimentation et aux trucages. Une exposition pour ceux qui ne croient pas que ce qu’ils voient.

Frederica Landi, série "Spectrum", 2015. Vue de l'exposition "Fata Morgana" par Valentine Busquet. ©MarynetJ

Frederica Landi, série « Spectrum », 2015. Vue de l’exposition « Fata Morgana » par Valentine Busquet. ©MarynetJ

Frederica Landi travaille sur les modifications et les filtres ajoutés sur les images sur les réseaux sociaux, comme une extraction de la réalité. Elle utilise des plexiglas de couleur devant son objectif pour créer des distorsions de formes et de couleur en s’approchant du mirage volontaire et personnel.

Pour Louis-Cyprien Rials également, les images Instagram sont les héritières des récits de voyages, car celles ci sont exagérées pour combler le dépit face à des paysages dont on a toujours vu que les représentations falsifiées. Après un accident, l’artiste n’a pas pu se rendre en Chine pour un travail photographique, il a donc opéré sur des images de paysages puisées sur le net, en les truquant pour qu’elles deviennent celles qu’il aurait aimé voir.

Louis-Cyprien Rials, "Is french copy is better than chinese original ?" Vue de l'exposition "Fata Morgana" par Valentine Busquet. ©MarynetJ

Louis-Cyprien Rials, « Is french copy is better than chinese original ? » Vue de l’exposition « Fata Morgana » par Valentine Busquet. ©MarynetJ

La vidéo « Mirages » présentée dans l’exposition par Badr El-Hammami illustre le processus de révélation de l’image du polaroid, se superposant aux paysages préexistants tout en les occultant. Sensible à cette façon de créer des artefacts du réel depuis plusieurs années Badr El-Hammami collectionne les cartes postales pour leurs récits et notamment pour leurs origines liées à une histoire dramatique. Les premières cartes postales commercialisées sont apparues pendant le siège de Strasbourg lors de la guerre Franco-prussienne et montraient les habitants devant des bâtiments en flammes. Ce triste contexte dans les premières correspondances par cartes postales entre individus est aujourd’hui éclipsé par des représentations paradisiaques des lieux de voyages. En brûlant avec son briquet les bâtiments sur les images de ses cartes postales, l’artiste souhaite également montrer un symbolisme très fort des flammes dans les migrations ; la destruction par les flammes de tous les signes d’assignation géographique (passeport, empreintes digitales, etc.) lorsque les migrants ont atteint les lieux de leur mirage de liberté.

Badr El-Hammami, "Greetings from Kerkennah", 2018. Vue de l'exposition "Fata Morgana" par Valentine Busquet © MarynetJ

Badr El-Hammami, « Greetings from Kerkennah », 2018. Vue de l’exposition « Fata Morgana » par Valentine Busquet © MarynetJ

Hejer Chelbi, avec son exposition « Ré-creation »  a rassemblé les artistes Isil Kurmus, Khalil Ben Abdallah et Maotik/Mathieu Le Sourd dans une scénographie inspirée du film Dogville, dans lequel les indices disposés dans l’espace ne font que donner des impulsions pour l’imaginer dans son ensemble. La commissaire et les artistes ont cherché à montrer que les technologies, envisagées avec les outils de réalité virtuelle et augmentée sous l’angle de l’interaction ludique, peuvent ouvrir les possibilités de conception du monde pour le ré-enchanter. Pour Maotik par exemple, il s’agit de tenter de s’approcher au plus près du fonctionnement de la réalité pour ne plus arriver à en distinguer que les traits de construction, alors qu’au même moment, Khalil Ben Abdallah s’en éloigne complètement en activant des formes de l’imaginaire collectif qui nous transposent dans un rêve éveillé que l’on a déjà tous l’impression d’avoir fait.

Maya Inès Touam, exposition off à l'école de Ouled Kacem, Kerkennah, 2018.

Maya Inès Touam, exposition off à l’école de Ouled Kacem, Kerkennah, 2018.

On ressort de ce chantier naval avec une douce impression d’y avoir fait naviguer nos pensées, à l’image des navires qui s’y construisaient jadis. Nos visites se poursuivent dans les autres lieux, et l’on peut retrouver, au gré des arrêts du bus, l’école de Ouled Kacem où prit place l’exposition de Maya Inès Touam mais également la maison de marabout et son intimité dans laquelle fut présenté « Lieux de nulle part », une sélection d’ artistes de la galerie Ghaya rassemblant les photographies de Augustin Le Gall, Fakhri El Ghezal, Haythem Zakaria, Hichem Driss, Mouna Karray, Sophia Baraket, Walid Ben Ghezala et Zied Ben Romdhane.

 

Philippe Chancel, "Desert spirit", 2007-2011 ©MarynetJ Îles témoins du projet "Dubaï world" qui n'a jamais abouti.

Philippe Chancel, « Desert spirit », 2007-2011 ©MarynetJ Îles témoins du projet « Dubaï world » qui n’a jamais abouti.

 Dans ce parcours riche de rencontres, l’un des espaces forts aura été celui du passage dans la ville de Remla, où les bâtiments et signalétiques dialoguaient avec les photographies de Bruno Hadjih et de Philippe Chancel. Cette seconde partie de l’exposition « Occupy the desert » de Jeanne Mercier intitulé « Un désert vivant » révèle aux public les travaux des deux photographes, qui capturent des lieux inadaptés à la vie humaine par une trop grande tentative d’en maîtriser la nature, soit par les tests d’essais nucléaires dans le désert algérien par Bruno Hadjih, soit pour Philippe Chancel, par les constructions architecturales artificielles de Dubaï ville dont le développement dépasse toute raison face aux contraintes du désert et qui nous laisse abasourdis par la mégalomanie de l’être humain.

Après avoir exploré les diverses sphères sensibles de l’insularité, c’est avec un pincement au cœur que l’on se laisse à nouveau porter par les eaux pour rejoindre le continent. On espère bien évidemment que les prochaines édition gardent encore longtemps ce cap engagé vers de beaux horizons.

 

Featured image : Frederica Landi, série « Spectrum », 2015. Vue de l’exposition « Fata Morgana » par Valentine Busquet. ©MarynetJ

28.06.2018 – Article de Marynet J – Images: Courtesy of the artists, Marynet J

More about Marynet J
Marynet J is graduated in Art Essays and Critcism from Université de Strasbourg, and an alumni of RAW Academy Dakar. As an art critic and a theorist she published for Ososphère, RadaR essai-critique, Cinewax, KinAct and IAM. Through a panafrican and post-digital gaze she studies allegorical memetic imagery on the Internet and in urban networks, African traditional knowledges, decolonial aesthetics, virtual and IRL cosmogonies, as well as computational subjectivations that draw the image of a connected future. Marynet J’s productions cross disciplines and geographies to dissect the imagery of her generation, that of millennials. 

Release soon : « Africa Net.worked, Prospectives artistiques et cybernétique décoloniale », Strasbourg University Press, 2018.

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