La lutte contre l’oubli de Dineo Seshee Bopape

Dineo Seshee Bopape, "Lerole : footnotes (The struggle of memory against forgetting)", 2018 ©Witte de With

Dineo Seshee Bopape, « Lerole : footnotes (The struggle of memory against forgetting) », 2018 ©Witte de With

Situé en plein cœur de Rotterdam, le centre d’art contemporain Witte de With accueille plusieurs expositions temporaires par an. Depuis 2016 et jusqu’au mois d’avril 2018, l’institution aura ainsi présenté successivement le travail de dix artistes. Intitulé « Para | Fictions », ce projet a pour objectif d’explorer les liens entre les domaines de la littérature et des arts visuels. Comment ces deux différentes formes d’expression dialoguent-elles ? Chaque œuvre exposée éprouve, avec sa méthodologie propre, les multiples facettes de cette relation complexe. C’est avec l’artiste sud-africaine Dineo Seshee Bopape et son installation intitulée Lerole : footnotes (The struggle of memory against forgetting) que se clôture le cycle.

Née en 1981 en Afrique du Sud, l’artiste vit actuellement à Johannesburg. Après des études de Beaux-Arts au Technology Institute de Durban (Afrique du Sud), elle sort diplômée de l’école De Ateliers à Amsterdam en 2007 puis de l’Université de Columbia à New-York en 2010. Dans sa pratique artistique, Bopape convoque la vidéo, la sculpture, mais aussi la photographie et l’écriture. Cet univers qu’on pourrait qualifier de multimédia lui permet d’offrir au public une expérience unique, sur des problématiques qui touchent à son parcours singulier. En effet, avec une enfance passée dans les déchirements de l’Apartheid, Bopape se nourrit de son histoire pour interroger l’Histoire. Celle de l’Afrique du Sud, certes, et plus globalement celle du continent africain et de ses représentations.

L’Oeuvre de Dineo Seshee Bopape a déjà fait le tour du monde, avec entre autres des expositions à Lyon, Dresde (2013), Philadelphia, Cape Town (2014), Montréal, São Paulo, Paris ou encore Marrakech (2016), et récemment Rotterdam et Amersfoort (2018).

Dineo Seshee Bopape, "Lerole : footnotes (The struggle of memory against forgetting)", 2018 ©Witte de With

Dineo Seshee Bopape, « Lerole : footnotes (The struggle of memory against forgetting) », 2018 ©Witte de With

Dans une grande pièce rectangulaire du centre Witte de With, aux murs blancs percés de larges fenêtres, le visiteur déambule entre des assemblages éphémères de briques. Des « ruines », souvenirs d’un passé souvent dramatique et violent. Une œuvre en constante évolution qui témoigne de la fragilité de l’Histoire et des multiples lectures qu’on peut en faire. Cette lutte contre l’oubli, comme l’indique le titre de l’exposition, montre que la menace est bien présente, et qu’à tout moment, l’argile peut redevenir poussière. Gravés sur des morceaux de bois disposés de part et d’autres, de courts textes évoquent des événements historiques précis. Une date, un événement.

1505
Kenya
First Mombasan Invasion
After warding the Portuguese off in their first visit in 1498, Mombasan troops gathered again to resist a Portuguese invasion. Mombasa, however, faced defeat and around 4000 of their men were killed in resistance. After defeat, the city was burnt down to the ground.

1677 
Namibia
Sandwich Harbour Battle
Khoikhoi groups living along the Kuiseb River in Walvis Bay area encountered Dutch settlers in 1677. The encounters in present-day Namibia was preceded by the Dutch having conquered the Cape region in present-day South Africa through the displacement of many Khoikhoi tribes. As soon as the Dutch crews stepped off board, the Khoi attacked them and forced them back onto their ship. Overwhelmed by the attack, the Dutch retreated.

1793
South Africa
Second Xhosa War
The Xhosa kingdom was invaded by Boers who sought to raid Xhosa cattle herds and occupy Xhosa pastures. This invasion occurred in the same year that drought had struck the land. The Xhosa kingdom retaliated by invading and occupying Boer territory. The Xhosa force was eventually forced out after a commando raid was launched against them.

Le visiteur est invité à s’approcher, à se courber voire à s’agenouiller, pour en lire le contenu. La multiplication des récits et des supports qui leur donnent vie procure chez le visiteur un véritable sentiment d’immersion. Il faut du temps et de la patience pour appréhender ces « notes de bas de page » (footnotes), d’une Histoire qu’on ne saurait voir. C’est aussi une manière de s’incliner – au sens propre et au sens figuré – devant ces âmes qui, un jour, ont résisté.

Dineo Seshee Bopape, "Lerole : footnotes (The struggle of memory against forgetting)", 2018 ©Witte de With

Dineo Seshee Bopape, « Lerole : footnotes (The struggle of memory against forgetting) », 2018 ©Witte de With

Pour cette installation, Bopape s’est inspirée des écrits de l’auteur américain James Baldwin (1924-1987), dont l’œuvre dénonce les tensions raciales dans l’Amérique des années 1950-1970. Cette référence à l’écrivain reconnu pour son activité militante s’inscrit naturellement dans les réflexions de l’artiste, dont l’installation tente à son tour de questionner le poids colonial et la mémoire collective dans la représentation actuelle du continent.

Dans le travail de l’artiste, le rapport à la littérature est multiforme. Littérature orale et écrite s’entrecroisent dans le processus de création.  Outre les briques, les morceaux de charbon et le sable de couleur ocre, on trouve des dizaines de sculptures en argile toutes similaires et différentes à la fois. Résultat de la compression d’une boule d’argile dans la paume de l’artiste, ces marqueurs du lien viscéral qui unit Bopape à son installation incarnent aussi les voix qui s’élèvent dans la contestation. Ici, la jeune femme aime raconter l’histoire du prisonnier politique Robert Sobukwe, fondateur du Congrès panafricain contre l’Apartheid, contraint à l’isolement total dans les cachots de Robben Island. Un jour que de nouveaux prisonniers arrivaient, il se serait baissé pour ramasser une poignée de terre et aurait fièrement levé le poing, pour rappeler à tous l’importance de leur revendication. L’utilisation des minéraux raconte aussi, entre les lignes, l’histoire d’une dépossession des sols par les pouvoirs coloniaux.

Dineo Seshee Bopape, "Lerole : footnotes (The struggle of memory against forgetting)", 2018 ©Witte de With

Dineo Seshee Bopape, « Lerole : footnotes (The struggle of memory against forgetting) », 2018 ©Witte de With

Par ailleurs, ce récit résonne avec l’univers sonore de l’installation, composé du bruit de l’eau qui coule – celle qui entoure le continent africain – et d’enregistrements de chants de quetzal, diffusés par des platines vinyles, placés ça et là dans l’espace d’exposition. Le quetzal, cet oiseau originaire d’Amérique Centrale et  symbole de liberté, dont l’instinct le pousse à se laisser mourir dès qu’il se retrouve en captivité.

La forte matérialité de l’installation, amène à réfléchir sur le caractère physique, sensible de la mémoire. Dineo Seshee Bopape offre une lecture à la fois poétique et politique du passé, donnant aux visiteurs les outils pour penser le futur.

Une exposition qui fait écho à l’actualité politique du centre culturel, lui-même confronté au passé dans un récent débat.  Le nom Witte de With, adopté par l’institution en référence à la localisation du bâtiment dans une rue du même nom, est en effet très controversé puisqu’il se réfère à un officier naval hollandais du XVIIème siècle, connu pour son rôle dans la politique coloniale de l’époque aux côtés de la Compagnie Hollandaise des Indes. Dans une lettre ouverte publiée à l’été 2017, plusieurs artistes s’étaient réunis pour questionner le fossé apparent entre le nom de l’institution et ce qu’elle souhaite promouvoir, à savoir, une réflexion critique sur les enjeux contemporains.

3.05.2018 – Article de Mathilde Allard – Images: Courtesy of the artist, and Witte de With

More about Mathilde Allard

Mathilde Allard holds a Master’s degree in Art History, with a focus on African art, from the École du Louvre in Paris (France). She is currently enrolled as a Master’s student in the Museum Studies specialisation at Leiden University (The Netherlands). She is part of the collaborative research group “Collaboration and contestation in words: Dialogues and disputes in African social realities”, with the African Studies Centre of Leiden. She is particularly interested in the relationship between poetics, politics and ethics in the contemporary museum space.

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