L’heure rouge a sonné

Yvon Léolein Ngassam Tchatchoua, "The return of Lost Sons", Dak'art 2018 © Gwenaël Ben Aissa

Yvon Léolein Ngassam Tchatchoua, « The return of Lost Sons », Dak’art 2018 © Gwenaël Ben Aissa

Du 3 mai au 2 juin se tenait au Sénégal la treizième Biennale Dak’Art intitulée L’heure rouge – en hommage au poète Aimé Césaire – et orchestrée par le directeur artistique Simon Njami. Pendant un mois, des centaines d’œuvres et d’événements ont été présentés au public dans un programme IN et OFF s’étendant de Dakar et sa région, jusqu’à Thiès et Saint-Louis. Un foisonnement indescriptible qui nous oblige à un rapide tour d’horloge au rythme de nos coups de cœur !

Heure 1 à 3 : Le palais de justice.

Le magnifique bâtiment de l’ancien Palais de Justice du Sénégal, situé sur la pointe sud de la capitale, abritait l’exposition internationale de la Biennale qui rassemblait cette année 75 artistes venus de 33 pays.

Pascale Monnin, Dak'art 2018 © Gwenaël Ben Aissa

Pascale Monnin, Dak’art 2018 © Gwenaël Ben Aissa

Inauguré en 1958, ce lieu aux accents brutalistes est resté dans son jus : peinture écaillée, vitres brisées, une ruine magnifique dont tomberaient amoureux tous les passionnés d’urbex. Dès l’entrée, l’architecture donne le ton. La cour centrale et son puits de lumière attirent le regard. Première rencontre artistique avec l’oeuvre poétique de Pascale Monnin (Haïti). Suspendus dans le temps et l’espace, les volets bleus de sa maison, recréés pour l’occasion, sont attachés aux branches des arbres de la cour intérieure, matérialisant le passage de l’ouragan Matthew en 2016. Entrée en résonance avec le formidable roman Tout bouge autour de moi de Dany Laferrière. Comment faire pour se reconstruire après un tel événement ? Le thème de l’exposition est lancé : on pénètre dans « Une nouvelle humanité ».

La déambulation se poursuit autour de ce puits de lumière. Au rez-de-chaussée tout d’abord, palpitations sensorielles face à l’oeuvre surprenante d’Emo de Medeiros. L’artiste béninois, avec sa création )U( nous embarque sur une scène immersive où notre propre « je » est au coeur de la scène. Grâce à un dispositif d’écrans, de caméras, de néons et de miroirs, nous sommes confrontés à notre propre regard et celui des autres, plongés dans un espace-temps « hétérotopique ». À noter qu’une telle installation technologique a pu être réalisée grâce à un financement participatif de 11 000 euros. Une oeuvre )U(buesque quand on connaît les difficultés matérielles et financières auxquels sont confrontés les artistes de la Biennale (difficultés d’acheminement des oeuvres, pannes régulières d’électricité etc.) !

3ème coup de coeur pour l’oeuvre Temps perdu II de Glenda Leon (Cuba). Dans une salle aux tons marrons, ocres et gris, doucement éclairée par des claire-voies, se détache une dune de sable surmonté d’un sablier dont la partie basse demeure invisible. Une oeuvre minimaliste pour une émotion intense ! Le temps passe et l’heure tourne.

Parmi les autres oeuvres remarquées : le spectaculaire Microwave for one de Juan Andres Milanes Benito (Cuba), réplique d’une piscine publique de Cuba qui interroge sur la signification du réel ; l’étrange Détresse chapelet catholique de Meschac Taba (Bénin), consistant en un chapelet de phares automobiles qui clignotent en formant une sorte de langage codé ; mais encore le spirituel Rahatu al-aql de Mohssin Harraki (Maroc) avec ses arbres illuminés grâce à des ampoules décorées de textes coraniques ; et pour finir le truculent Guy Woueté (Cameroun) avec sa Democratic Classroom.

Glenda Leon, "Temps perdu II", Dak'art 2018 © Gwenaël Ben Aissa

Glenda Leon, « Temps perdu II », Dak’art 2018 © Gwenaël Ben Aissa

Heure 4 : La déambulation continue avec un passage par la riche librairie des Quatre vents afin de surprendre l’envol des livres de Barthélémy Toguo au-dessus d’un tas de charbon. L’espoir surveille les autodafés de la censure. Quelques malles disséminées ici et là rappellent la transmission, de génération en génération, des célèbres manuscrits de Tombouctou, témoins importants de l’histoire africaine.

Heure 5 à 7 : Passage obligé par les trois pavillons officiels de la Biennale près de l’ancienne gare de Dakar.

Le premier pavillon visité, celui du Sénégal abritait quelques oeuvres intéressantes, parmi lesquelles certaines connues, telles que les touchantes poteries de Seni Awa Camara et la splendide Semeuse d’étoiles d’Ibra Tall.

Le pavillon de Tunisie accueillait quant à lui plusieurs oeuvres marquantes, parmi lesquelles l’étrange Marionnette céleste. Autoportrait de Nadjh Zarbout. D’un rouage de montre s’échappent plusieurs pieds qui semblent courir et des ramifications faisant penser à celles d’un arbre : « J’ai toujours eu les cheveux frisés, bouclés et plantés en plusieurs sens, prenant du volume comme un arbre dense. J’ai toujours été ce portrait sans visage, cette montre gousset, ces jambes engourdies et ce mécanisme pas parfait en rouage… Je me suis toujours crue Libre et Fière. ILLUSION ! Je ne suis qu’une marionnette céleste. » [ndlr : site de l’artiste].

Le pavillon du Rwanda, enfin, semblait avoir rencontré quelques difficultés dans l’acheminement des oeuvres puisque seules des photos des oeuvres en question étaient présentées.

Heure 8 : La galerie Cécile Fakhoury.

Rencontre marquante à la galerie Cécile Fakhoury avec la collaboration remarquable de Vincent Michéa et Sadikou Oukpedjo pour Les Fantômes de l’Afrique (Siriel Rellik). Les sculptures brutes et brutales de l’artiste togolais sont soutenues et magnifiées par les tiges, les socles et les plaques métalliques de Vincent Michéa. Aux murs, le dialogue se prolonge, les sculptures photographiées de Sadikou Oukpedjo étant réécrites par l’artiste français dans un jeu de cadavres exquis et de photo-montages. Un enchevêtrement réussi des corps, des volumes et des matières !

Vincent Michéa et Sadikou Oukpedjo, "Les Fantômes de l’Afrique (Siriel Rellik)", 2018 © Gwenaël Ben Aissa

Vincent Michéa et Sadikou Oukpedjo, « Les Fantômes de l’Afrique (Siriel Rellik) », 2018 © Gwenaël Ben Aissa

 

Heure 9 à 11 : Quand la cloche sonne : le laboratoire Agit’Art.

Dans l’ancien marché malien, le collectif Agit’art, toujours très actif malgré le décès de Joe Ouakam et la fermeture de sa cour, a ranimé ce haut-lieu d’expérimentation artistique fondé en 1974 par un groupe d’artistes engagés – Issa Samb (Joe Ouakam), El Hadj Sy et Djibril Diop Mambéty. À ce titre de nombreuses manifestations telles que des lectures et des concerts y étaient organisés sur toute la période de la Biennale.

Parmi les oeuvres remarquées : Embouteillages de Mohamed Ndoye dit Douts qui mettait en scène les bouchons si fréquents de Dakar avec des véhicules tout autant réalistes (“car rapides”, corbillards) que fantaisistes (un bus Dakar-Berlin), mais encore l’installation vidéo Without Negocation de Younes Baba Ali (Maroc). L’artiste-anthropologue a sillonné les rues de la capitale en taxi, bousculant les codes de la vente en achetant chaque objet qui lui est proposé par les vendeurs ambulants sans négocier le prix (Coran, produits électroniques, bonbons etc.). De ces échanges filmés ressort l’indécision, l’incrédulité et l’incompréhension des vendeurs rencontrés, peu habitués à un tel type de procédé.

Maimouna Guerresi, "Minbar", La cloche des fourmis, Laboratoire Agitart, Dak'art OFF, 2018 ©Marynet J

Maimouna Guerresi, « Minbar », La cloche des fourmis, Dak’art OFF, 2018 ©Marynet J

Ce lieu a été l’occasion pour nous de rencontrer l’artiste Maïmouna Guerresi qui présentait Minbar. Avec cette installation composée de photographies de jeunes femmes parlant dans un porte-voix rouge vif fermé en son embouchure, d’une carte brodée pointant des villes importantes dans l’histoire des femmes de l’islam au Sénégal, et d’un minbar en bois – réalisé avec le centre de formation socio-professionnel des sourds-muets de Saint-Louis -, l’artiste souhaite « donner une voix à ceux que l’on n’entend pas ». Le minbar, lieu dédié au sermon dans la mosquée, est ici « dédié aux femmes ». Combinant sa démarche artistique à celle d’une historienne, Maïmouna est partie à la rencontre de ces femmes « oubliées de l’Islam ». Il y a par exemple Lella Manubia (ou Aïcha Manoubia), jeune femme ayant vécu en Tunisie entre la fin du XIIe et le début du XIIIe siècle. Instruite dans la religion musulmane, elle décide de rester musulmane afin de consacrer sa vie à sa recherche spirituelle ; deux zaoulas lui sont dédiées en Tunisie (à La Manouba et Tunis). Il y a aussi Sokhna Madga Diop, maraboute et mystique soufie célèbre au Sénégal. L’artiste nous a ainsi confié : « Je suis entrée à l’intérieur et j’espère continuer ainsi. Ce qui est important c’est de reprendre le pouvoir spirituel, en atteignant la connaissance. »

Bili Bidjocka, The Last Supper, 2012 © Gwenaël Ben Aissa

Bili Bidjocka, The Last Supper, 2012 © Gwenaël Ben Aissa

Heure 12 : Le périple s’achève sur l’île de Gorée, la magnifique.

Aujourd’hui parenthèse paisible face à l’agitation continue de la ville de Dakar, cet espace a marqué l’Histoire en tant qu’important port d’esclaves pendant la traite négrière. Deux oeuvres présentées lors de la Biennale s’en font d’ailleurs l’écho : Champs de coton de Soly Cissé présenté par la fondation Dapper devant l’église de l’île et The return of Lost Sons de Yvon Léolein Ngassam Tchatchoua (Cameroun). Une jolie surprise également avec l’oeuvre The Last Supper de Bili Bidjocka (Cameroun) dont les formes géométriques symbolisent le décor de la Cène de Léonard de Vinci. Oeuvre dont le titre est tout indiqué pour faire tomber le rideau sur l’édition 2018 de Dak’art.

Featured image : Horloge de la cloche des fourmis par Ican Ramageli, Dak’art 2018 © Papalioune Dieng

8.06.2018 – Article de Gwenaël Ben Aissa – Images: Courtesy of the artist, Tate Liverpool,  and Hollybush Gardens

More about Gwenaël Ben Aissa :

Gwenaël Ben Aissa holds a master degree with a major in African arts from the Ecole du Louvre in Paris.  During her masters, Ben Aissa focused on the specificity of missionary collections. Her following research work made it possible to create an inventory of African collections held by the missionaries in Brittany (France). Beyond the long history that links these two regions, her thesis explored the singularity of these collections in terms of museology, conservation and mediation. In addition to various experiences in cultural institutions in France and abroad, Ben Aissa has also been in charge of communications and a project manager for a national heritage conservation mission. Today, she teaches African art classes at the Musée du quai Branly to students in the third year of the Ecole du Louvre.

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