Lubaina Himid – Prix Turner 2017

Lubaina Himid, "A Fashionable Marriage", détail de l'installation, 1980. Tate Liverpool.

Lubaina Himid, « A Fashionable Marriage », détail de l’installation, 1980. Tate Liverpool, Hollybush Gardens.

Née en 1954 à Zanzibar, Lubaina Himid arrive en Angleterre alors qu’elle n’est encore qu’enfant. Elle grandit à Londres, étudie au Wimbledon College of Art et au Royal College of Art. En parallèle de sa pratique artistique elle est également commissaire d’exposition et professeure d’art contemporain à l’University Central Lancashire. Confrontée très jeune à la montée des mouvements nationalistes xénophobes et au racisme en Angleterre, elle est l’une des premières femmes artistes à rejoindre le Black Art movement dans les années 1980. Elle y développera un propos engagé à travers des oeuvres qui donnent lieu à de multiples expositions dans le monde entier et qui sont présentées par de nombreuses collections en Angleterre et à l’étranger. C’est ainsi qu’en 2017, Lubaina Himid devient la première femme noire à recevoir le prix Turner attribué par la Tate Britain qui rend hommage, à juste titre, à son parcours florissant.

Pénétrer l’univers prolifique de cette artiste consiste à plonger dans le théâtre de l’humain. Le jury du prix Turner a posé sa décision par son observation de l’oeuvre A Fashionable Marriage, produite en 1980 et présentée de nouveau en 2014 dans Keywords à la Tate Liverpool. En effet, tant la matérialité de cette oeuvre que la représentation de personnages incarnant des attitudes et postulats de la société permettent d’aborder ce théâtre de l’humain. Celui-ci s’attaque, avec beaucoup de mordant et de virulence, à la politique menée par l’Empire britannique suite aux indépendances des anciennes colonies. Dans cette mise en scène, nous sommes non seulement les spectateurs mais aussi les acteurs. Le sérieux des thèmes abordés, comme l’a salué le jury, nous prend à parti au coeur de l’oeuvre.

Lubaina Himid, "A Fashionable Marriage", installation, 1980. Tate Liverpool.

Lubaina Himid, « A Fashionable Marriage », installation, 1980. Tate Liverpool, Hollybush Gardens.

Cette installation, constituée essentiellement de grands panneaux découpés, sculptés et peints, nous immerge dans une forêt de personnages aux couleurs vives et bigarrées. La référence artistique au grand satiriste anglais William Hogarth, notamment à son oeuvre “The Toilette” de la série Marriage à la mode de 1743,  est très clairement visible dans l’oeuvre de Himid. Par la mise en scène des personnages, celui ci y pointait la déchéance morale dans la cupidité de la bourgeoisie anglaise du XVIIIe siècle. Dans A Fashionable Marriage – qui demeure la plus connue du corpus de Lubaina Himid – la comtesse placée au centre est ici incarnée par Margaret Thatcher, connue notamment pour ses positions pro-apartheid.

Lubaina Himid, "A Fashionable Marriage", détail de l'installation, 1980. Tate Liverpool.

Lubaina Himid, « A Fashionable Marriage », détail de l’installation, 1980. Tate Liverpool, Hollybush Gardens.

Quant à son amant, il est associé à Ronald Reagan, soulignant là encore l’engagement politique de l’artiste contre les doctrines capitalistes expansionnistes occidentales de cette époque. Les deux personnages noirs – le serveur et la petite fille – qui étaient présents dans l’oeuvre de Hogarth sont ici représentés tels deux colosses qui observent la scène avec dignité et indifférence.

Ce jeu de mise en scène de personnages dans le travail de Lubaina Himid pourrait également faire penser aux jeux de découpages et de collages des surréalistes, tant le dialogue entre les signifiants de chaque élément vient constituer un scénario visuel qui se déploie dans l’interprétation du spectateur. Mais ici, point de cadavres exquis, rien n’est laissé au hasard ; le moindre détail est méticuleusement choisi pour sa portée narrative. Car c’est bien là le combat de Lubaina Himid : les narrations sous-jacentes aux représentations occidentales par les médias, celles-là même qui font perdurer des idéologies racistes dans les imaginaires collectifs, doivent être extraites pour être montrées dans toute leur absurdité au public.

En 2007, lors des célébrations du 200e anniversaire de l’abolition de l’esclavage dans l’Empire britannique, l’artiste s’est penchée avec intérêt sur les articles de presse, notamment du journal “The Guardian”, dénonçant le regard actuel porté sur les communautés noires en Occident. Son oeuvre Now come on! (Negative Positives: The Guardian Series) consiste en un mur d’articles de journaux que l’artiste a recouvert de peintures de façon à laisser apparaître des titres et des photos qui soulignent la constance avec laquelle cette communauté est associée à des images négatives (violences, prisons, etc.).

 

Lubaina Himid, "Now come on! (Negative Positives: The Guardian Series)", 2007

Lubaina Himid, « Now come on! (Negative Positives: The Guardian Series) », 2007, Hollybush Gardens.

À cette même occasion, son oeuvre Naming the money (2004) est présentée au V&A Museum de Londres dans le cadre de l’exposition Uncomfortable Truth. Cette installation comprend plus de cent figurines plus grandes que nature, réparties dans l’ensemble du musée, qui représentent des esclaves et des serviteurs du XVIIIe siècle. Chacun de ces personnages remplit alors un rôle bien particulier : on y trouve des herboristes, des danseurs, des musiciens, des peintres, des cartographes etc. L’artiste démontre ainsi le poids économique qu’ont joué en Europe ces protagonistes de l’invisible. Chaque figure, nommée individuellement, raconte une partie de son histoire au spectateur grâce à un dispositif sonore, offrant ainsi une voix à ces hommes et ces femmes restés muets pendant si longtemps.

Lubaina Himid, "Naming the money", 2004.

Lubaina Himid, « Naming the money », 2004, Hollybush Gardens.

Mais si ces portraits restituent des visages et des couleurs à ces hommes et ces femmes restés dans l’ombre pendant plusieurs siècles, cette artiste aux multiples talents s’est également tournée vers d’autres medium artistiques. Elle a ainsi présenté, avec cotton.com, une série de 85 petits tableaux constitués de motifs abstraits soulignant les liens qui unissent les ouvriers des usines de coton dans le Lancashire et les esclaves africains ayant travaillé dans les champs aux États-Unis. En 2007, elle réalise un service de vaisselle en porcelaine sur laquelle elle dépeint des esclaves servant leurs maîtres avides de richesse et de pouvoir (Swallow Hard: The Lancaster Dinner Service). Le service s’inspire des céramiques de Lancaster dans le Lancashire, ville qui a tiré une grande partie de sa richesse de son commerce avec les Antilles. Ici aussi, derrière la simplicité apparente du procédé et l’iconographie satirique se dessine un message puissant et percutant sur l’histoire de l’Afrique et de l’Angleterre et de leurs rapports au reste du monde. 

Femme prolifique et engagée, Lubaina Himid n’a pas fini de nous surprendre.

24.05.2018 – Article de Gwenaël Ben Aissa – Images: Courtesy of the artist, Tate Liverpool,  and Hollybush Gardens

More about Gwenaël Ben Aissa :

Gwenaël Ben Aissa holds a master degree with a major in African arts from the Ecole du Louvre in Paris.  During her masters, Ben Aissa focused on the specificity of missionary collections. Her following research work made it possible to create an inventory of African collections held by the missionaries in Brittany (France). Beyond the long history that links these two regions, her thesis explored the singularity of these collections in terms of museology, conservation and mediation.

In addition to various experiences in cultural institutions in France and abroad, Ben Aissa has also been in charge of communications and a project manager for a national heritage conservation mission. Today, she teaches African art classes at the Musée du quai Branly to students in the third year of the Ecole du Louvre.

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