Jeux de regards à Image Afrique

CAP Prize exhibition3small ©MarynetJ

Du 9 juin au 2 juillet 2017, le festival Image Afrique a pour la sixième fois consécutive pris possession de divers espaces de la ville de Bâle pour y déployer des événements artistiques qui mènent à repenser les représentations trop souvent mystifiées de ce continent. Tant dans les domaines de la photographie, du cinéma que de la littérature, les découvertes artistiques du festival y étaient présentées comme des points d’honneur aux profondes connections développées entre la ville suisse allemande et le continent africain depuis de nombreuses années.

Les événements y furent multiples mais toujours inscrits dans la relations à la ville même de Bâle, à ses dynamiques internes. En effet, dans la multiplicité du parcours bâlois d’Image Afrique se trouvaient les festivités Kongo am Rhein, des concerts de Jazz sud africain dans divers clubs, une exposition des archives musicales issues des luttes de la libération namibienne par le Basler Afrika Bibliographien mais aussi une exposition de photographie de presse par la Bibliothèque Universitaire de Bâle. Le Show-room Kliegental marquait un focus sur la scène urbaine artistique de Douala, tandis que de jeunes universitaires Maliens et Burkinabés présentaient leurs visions du futur avec l’exposition « Devenir quelqu’un ». Le German International Ethnographic Film Festival en a profité pour dépoussiérer une sélection de films ethnographiques de ses collections, pendant que les artistes du A* Piece of street Festival performèrent leurs conditions postcoloniales par la poésie, la musique et installations dans les espaces publiques de Bâle, là même où pris aussi place le projet Everyday Africa in Virtual Space qui proposait aux passants de scanner les QR codes sur des affiches dans la ville pour découvrir de nombreux artistes via leurs compte Instagram. Et enfin, la CAP Prize Exhibition y présentait les cinq artistes lauréats du concours Contemporary African Photographer.

Dans une volonté de synthèse et en guise de source documentaire de qualité, la plateforme A* Magazine (A* pour *Art, *Africa et *Analysis) a été mis en place par le festival pour y développer les écrits concernant cette pléthore d’événements. Cette édition numérique et papier soulève les divers questionnements qui ponctuent les différentes facettes du festival, tels que « Comment parler de l’Afrique ? » « Qui peut parler de l’Afrique ? » ou encore « Pourquoi parler de l’Afrique à Bâle ? ». Ces questionnements tendent de réformer une vision eurocentrique encore bien établie sur les productions artistiques du continent, notamment en leur ouvrant le champ des visibilités dans l’espace public urbain et médiatique car, à l’image de ce que Benjamin Füglister, Directeur artistique du CAP Prize énonça comme critère de sélection dudit concours « Les personnes décrivant leur pays d’origine sont souvent mieux placés pour partager des histoire intimes avec une perspective nuancée […] »

C’est ainsi par l’ objectif qui est de repenser l’Afrique par ses images que se tient le festival Image Afrique. Or l’image se créée par les yeux du regardeur, c’est pourquoi il est essentiel de former le regard à s’ouvrir sur la multitude. Ce sont ces visions singulières du continent qui nous sont données à voir par la sélection des nombreux projets photographiques qui furent en lice au concours Contemporary African Photographer. Afin de diriger l’attention internationale sur la photographie africaine, ce prix est récompensé par une série d’expositions dans plusieurs pays et cette année comme chaque année, cette tournée d’expositions s’ouvre sur la grande place du théâtre de Bâle avec une présentation en plein air de tirages en grand formats des séries photographiques des lauréats.

Les cinq artistes lauréats du prix CAP 2017 sont Emmanuelle Andianjafy (Madagascar/Dakar) pour sa série Nothing’s in Vain, Lebohang Kganye (Afrique du Sud) avec sa série Ke Lefa Laka, Girma Berta (Ethiopie) pour Moving Shadows, Fethi Sahraoui (Algérie) avec Escaping the Heartwave et George Senga (RDCongo) pour Cette maison n’est pas à vendre.

CAP Prize exhibition1small ©MarynetJ

L’irruption dans les espaces publiques de travaux de photographes africains contemporains est un mode d’exposition éloquent et convaincu du festival Image Afrique pour contrer les perceptions communes de l’Afrique transitant par les médias européens, points de vues qui sont trop souvent adoptés par le grand public. Là où Felwine Sarr affirme dans Afrotopia « Pour accélérer sa mutation culturelle et accoucher de l’inédit dont elle [l’Afrique] est porteuse, la question du mode de l’élaboration de ses représentations est cruciale. » on projette bien là l’idée que les photographes de ce prix sont responsables de ce qui va faire l’avenir des représentations africaines et ce faisant, « […] dans des lieux d’où s’énoncent les discours que l’Afrique porte sur elle-même »(1.). C’est dans cette logique que tous les travaux proposés au prix CAP devaient, à la demande des jurys, soit avoir été produits sur le continent africain soit traiter d’une diaspora africaine. Cette cible concernant la géographie et les mouvements humains qui s’y rattachent a, de manière tout à fait prévisible mais non sans intérêt, amené implicitement les artistes à justifier de la dimension « africaine » de leurs séries photographiques. Ainsi ils se sont posté en narrateurs de leurs lieux en gardant toutefois une franche sincérité, ceci dans la pluralité des contextes que cela peut représenter.

Par conséquent il est intéressant de remarquer que les artistes récompensés du CAP se sont tous concentrés sur l’idée de passage à un moment de leur vie dans un environnement qui n’est pas le leur et qu’ils adoptent dans leur identité. Ils marquent par leurs regards photographiques le transitoire et le changement d’état. C’est notamment là où se placent Emmanuelle Andrianjafy et Lebohang Kganye, les deux artistes féminines lauréates, lorsqu’elles abordent avec leurs regards singuliers cette propriété photographique à construire une histoire à partir des éléments qui témoignent de ces étapes de construction identitaire, tant dans la vie personnelle que collective et tant à l’échelle d’une famille ou d’un pays.

Emmanuelle Andrianjafy, Nothing's in vain, 2017

Emmanuelle Andrianjafy, Nothing’s in vain, 2017

Emmanuelle Andrianjafy a pausé bagages à Dakar en 2011 et malgré une volonté de s’adapter à ces changements tant géographiques que professionnels, elle eu un certain mal à s’acclimater à l’énergie épuisante qui se dégage de la capitale sénégalaise. La meilleure riposte qu’elle pu avoir pour s’approprier son nouvel environnement passa par le regard qu’elle y portait, et qu’elle fixa dans la matière grâce à l’objectif de son appareil photo. Ainsi, elle trouva les sujets de son refuge dans les rares alcôves de calme des quartiers animés de Ouakam et de la Médina, et eu peu à peu une emprise sur ses propres changements, par les représentations de ces lieux. « Parfois, je n’explique pas tout.» Emmanuelle Andrianjafy laisse les choses se construire par elles mêmes et fige ce Dakar dans ce qu’il donne à voir, de sa beauté enserrée de tous côtés par les vents à la senteur de son atmosphère vibrante et maritime. Les lieux qu’elle traverse sont tels qu’ils sont et elle ne cherche pas à en changer. À travers la tendresse non négligeable de ses photographies on peut parfois déceler une pointe de critique de sa part, notamment dans le fait que l’abandon en cours des constructions de certain espaces et architectures dakaroises puisse mettre à mal les ressentis extérieurs sur cette ville, bien que ce soit toutefois très révélateur de la situations politique et sociale du pays. Ce concernant, elle dit développer maintenant avec le recul et avec un plaisir certain, une profonde « poésie du malaise » dans ses photographies, dont les éléments représentés tiennent presque de l’artefact de ces processus de constructions identitaires en cours.

Lebohang_Kganye, Habo Patience ka bokhathe II. From "Ke lefa laka, 2013

Lebohang Kganye, Habo Patience ka bokhathe II. from “Ke lefa laka, 2013

C’est justement  le jour où l’artiste Lebohang Kganye a découvert les artefacts de la vie de sa mère qu’elle fit le travail de se replacer elle même dans ce processus de construction identitaire, cette fois à une échelle familiale. En effet, Lebohang Kganye, dans sa série photographique Ke Lefa Laka « C’est un héritage » en Swahili, s’exerce à reprendre les postures que prend sa défunte mère sur des photos de jeunesse. Par un jeu de surimpression elle devient par elle même la trace de ses passages dans ses nombreux lieux de résidence. L’apartheid ayant forcé de nombreuses relocalisations, sa mère a habité de multiples lieux que l’artiste a retrouvé et dans lesquels elle s’est mise en scène. Ce n’est pas sa mère qui est le fantôme, mais bien Lebohang qui hante ses souvenirs. Par ces « constructions visuelles » comme elle les nomme, elle ose se glisser dans les photographies pour en faire glisser les temps qui y sont représentés. Inspirée par les écrits de Roland Barthes sur la photographie et la mort dans La chambre claire (2), Lebohang Kganye réincarne son propre rôle de témoignage vivant, de spectrum de la présence de sa mère sur terre, comme la fille vivante étant devenue fantôme.

En quelques lignes voyons maintenant de quelle façon ces séries et les autres travaux lauréats dialoguent de façon étonnante. En effet, sans même de volonté curatoriale (ou alors non exprimée) dans la sélection des artistes lauréats – et donc exposés dans cette CAP Prize Exhibition – les projets photographiques s’illustrent comme de réelles narrations de ce qui façonne diverses sociétés contemporaines africaines et ainsi donc, formulent des représentation visuelles de ce qui en fait les caractéristiques.

CAP Prize exhibition2small ©MarynetJ

Dans sa série photographique Escaping the Heartwave, Fethi Sahraoui relate les instants de vie de jeunes algériens dont le quotidien est rythmé par la recherche de la fraîcheur avec peu de moyens. « Je passais en voiture et je les voyais se baigner dans les canaux ». Dans un traitement noir et blanc très tranché il témoigne de la jouissance de sources d’eau fraîche trouvée. Car lorsqu’ils n’ont pas l’argent pour aller jusqu’à la mer, il s’agit de la trouver sur place, par ingéniosité et débrouille au jour le jour. Cependant Fethi Sahraoui n’omet pas le caractère risqué de la chose. Les ayant accompagné quelque temps dans leurs baignades, il a rapidement compris ce qu’il en était et a décidé d’en témoigner par la photographie. Car souvent postés aux pieds d’usines, les réservoirs, étangs et canaux dans lesquels ils se baignent sont parfois très pollués, et au delà même de la qualité de l’eau, les lieux en eux même peuvent rapidement engloutir les baigneurs. Dans un subtile entre-deux nuancé de gris, Fethi Sahraoui marque le danger des lieux délaissés qui sont réinvestis temporairement par une poésie de ces instants, dans des espaces qui « racontent l’histoire d’ambitions révolues ».

CAP Prize exhibition4small ©MarynetJ

« S’il vous plait, cette maison n’est pas à vendre » sonne comme une supplication qui porte à voix haute des problèmes de gestion d’héritages là où les lieux de résidences de défunts sont sujet de discorde pour leurs successeurs. La question se pose, que faire de ces lègues ? Les vendre ou les réinvestir ? Par manque de moyens et en attente de compromis, l’appel à la compréhension est inscrit en grosses lettres sur les devantures des maisons. George Senga dans sa série Cette maison n’est pas à vendre documente ces conflits d’héritages, leur virulence et leur visibilité dans un parallèle sans équivoque entre ces problématiques à Lubumbashi en République Démocratique du Congo et celles dans la région de Praia Grande au Brézil. Ce parallèle soutient le fait, selon l’artiste, que ces problématiques présentes partout dans le monde -et bien souvent dissimulées- sont, dans certains lieux, amenées sans retenue sur place publique. George Senga entreprend de figer ces lieux délaissés, dans leurs intérieurs comme leurs extérieurs car l’artiste est bien conscient du fait que, malgré leur bonne volonté, les héritiers sont souvent forcés de laisser place à des constructions qui « gommeront » ces passages sensibles des mémoires. Suspendus dans le temps et les géographies, les lieux capturés par George Senga témoignent de ces périodes transitoires dans lesquelles l’abandon de l’Homme est aussi funeste pour son patrimoine matériel que sensible.

CAP Prize exhibition5small ©MarynetJ

Puis pour terminer, les montages photographiques de la série Moving Shadows de Girma Berta semblent aller au delà d’une pratique de photographe de rue tel qu’il se définit lui même. En effet, capturés à l’aide de son smartphone dans les rues d’Adis Abeba, les sujets de Girma Berta sont isolés de leur contexte urbain par logiciel de traitement d’images, et ont été replacé dans de vastes champs colorés texturés brisant toute perspective. Il s’agit donc là de photographies de rues décontextualisées, la rue est effacée mais sa nature passagère reste imaginée par le regardeur tant les postures des « personnages » sont dynamiques. Le terme « personnages » est là approprié puisque, selon la volonté de l’artiste, cette manipulation d’images consiste à « mettre en scène » les sujets sélectionnés pour leurs actions et leurs ombres particulières ; une façon de les situer « sous les projecteurs ». La lumière est donc primordiale pour révéler les ombres, tout comme le contraste fort qui prédomine entre les silhouettes en mouvement et la fixité du décors. Ainsi, de ces postures de la vie quotidienne Girma Berta extrait l’esprit passager des figurations de la vie urbaine, telle une iconographie de sa ville natale.

  1. Felwine Sarr, Afrotopia, Philippe Rey, Paris, 2016, p.42
  2. Roland Barthes, La chambre claire, Note sur la photographie, Gallimard, Le Seuil, Paris, 1980, p.27

26.07.2017 – Article de Marynet J – Images: Courtesy of the artists, CAP Prize et Marynet J.

More about Marynet J :

Marynet J is alumni of the RAW Academy Dakar session 1 and graduated in Art Essays and Critcism from Université de Strasbourg. As an art critic and a theorist she published for Ososphère, RadaR essai-critique, Cinewax, Kinact and IAM. Through a panafrican and post-digital gaze she studies allegorical memetic imagery on the Internet and in urban networks, African traditional knowledge, decolonial aesthetics, virtual and IRL cosmogonies, as well as computational subjectivations that draw the image of a connected future. Marynet J’s productions cross disciplines and geographies to dissect the imagery of her generation, that of millennials.

Les billets IAM sont publiés dans leur langue d’origine | IAM blog posts are published in their original language.

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *

CAPTCHA (fill in the correct number below to prove to us you are human) *