L’afrofuturisme, sans limite

Afrogalactica II The Black Star Chronicles, Kapwani Kiwanga. Courtesy of the artist and Galerie Tanja Wagner, Berlin

© Afrogalactica II: The Black Star Chronicles, Kapwani Kiwanga, Galerie Tanja Wagner, Berlin

Le quatrième rendez-vous du cycle Afrocyberféminismes – à la Gaîté Lyrique du 21 février au 4 juillet – s’est aventuré sur le territoire non-délimité de l’afrofuturisme. Trois performances se sont ainsi succédées en une soirée dans le but d’explorer les horizons de ce concept, initié par l’essayiste et critique américain Mark Dery en 1993. Après l’artiste Kapwani Kiwanga et “Afrogalactica II” (deuxième épisode de la trilogie The Black Star Chronicles), Mawena Yehouessi (aka M.Y.) avec Méta, Tarek Lakhrissi a questionné l’arabofuturisme dans Blouse Bleue #2 : I don’t understand what you are saying but I love you. Retour vers le futur de ces trois oeuvres marquantes.

Avant tout malentendu, ne vous laissez pas happer par le lien faussement évident d’”afro”, car l’afrofuturisme ne se cantonne pas au continent africain. Ce discours critique se veut subversif, peu importe l’esthétique et la matière choisies. Le terme est proposé en 1993 par Mark Dery, au début d’un entretien avec les critiques et chercheurs Samuel R. Delany, Greg Tate et Tricia Rose : “une fiction spéculative qui traite des thèmes africains-américains et de préoccupations africaines-américaines dans le contexte de la techno-culture du XXe siècle et plus généralement de représentation africaine-américaine qui s’approprie les images de la technologie et du futur prosthétiquement augmenté – pourrait, à défaut d’un terme meilleur, être appelée afrofuturisme”. L’acte 4 d’Afrocyberféminismes a permis de lancer de multiples pistes de réflexion autour de cette définition – d’autant plus contemporaine et accessible depuis la sortie cette année du blockbuster américain Black Panther.

 

Temporalité itinérante

Afrogalactica II, The Black Star Chronicles, Kapwani Kiwanga Photo Anaïs Gningue

© Afrogalactica II: The Black Star Chronicles, Kapwani Kiwanga © Photo : Anaïs Gningue

L’oeuvre de Kapwani Kiwanga, The Black Star Chronicles (2012) projette l’artiste en 2100 dans la peau d’une anthropologue qui traverse les époques depuis les États-Unis d’Afrique. Le chapitre 2 d’Afrogalactica se concentre sur le genre et la race, et fait directement écho aux travaux d’Octavia Butler – qui sont le point de départ du cycle orchestré par Oulimata Gueye. La voix limpide et machinale jouée par Kapwani Kiwanga retrace le destin des cellules immortelles HeLa (usurpées sur le corps d’Henrietta Lacks à sa mort). Mais aussi les innovations technologiques, les cyborgs ou le métissage. Convaincue que l’on “peut être multiple dans nos temporalités”, la Canadienne explique qu’au départ, elle se posait des questions sur l’Histoire et souhaitait prendre la parole d’une nouvelle manière, tout en croisant passé, présent et futur. Pourquoi ne pas performer ses chroniques indéfiniment jusqu’en 2100 ? Kapwani reconnaît qu’à sa création, elle n’imaginait pas les produire encore aujourd’hui. Si d’ici là surgit la recette de l’immortalité, la réponse est évidemment oui.

 

Des identités multiples

© Méta, Mawena Yehouessi © Photo : Juan Ferrari

© Méta, Mawena Yehouessi © Photo : Juan Ferrari

© Méta, Mawena Yehouessi © Photo : Juan Ferrari

© Méta, Mawena Yehouessi © Photo : Juan Ferrari

Avec Méta, Mawena Yehouessi – fondatrice de la plateforme Black(s) to the Future – propose un nouveau mode de transmission, en mettant en scène trois espaces de discussion sur l’identité. Une première vidéo superpose des plans capturés dans plusieurs villes africaines (Dakar et Gorée, Cotonou, Ouidah, Johannesburg et Cape Town). Elle appelle cet espace l’“entité-rhizome”, autrement dit un endroit, un prisme où elle cultive des phrases entendues dans ces rues ou dans les contes de son enfance : “souvent, je ne comprenais pas la moitié des phrases mais il y avait toujours une leçon ou morale qui m’échappait et qui revenait, me poursuivait”, explique-t-elle. La seconde vidéo, projetée en juxtaposition de la première, représente M.Y, son avatar, dont la figure assise en tailleur en pleine nature se dépixélise petit à petit. Et sur scène, Mawena elle-même, en tant que curatrice-chercheuse. Ces trois voix se font écho en faisant résonner des phrases, des interrogations sur leurs identités. Si ces voix s’entremêlent et ne sont pas limpides, c’est pour “travailler sur l’éclatement des choses”.

Une géographie résolument ouverte

© Blouse Bleue #2 : I don’t understand what you are saying but I love you, Tarek Lakhrissi, 2018

© Blouse Bleue #2 : I don’t understand what you are saying but I love you, Tarek Lakhrissi, 2018

Cap sur l’arabofuturisme, à travers la version intime de Tarek Lakhrissi, qui questionne la notion d’existence, dans le prolongement du “Gulf Futurism” – proposé par la musicienne Fatima Al Qadiri et l’écrivaine Sophia Al-Maria. Selon elles, ce terme permet de décrire l’esthétique “s’inspirant des infrastructures hypermodernes des régions du Golfe, dont elles sont originaires, du kitsch personnalisé et des normes sociales répressives pour formuler une critique d’un futur dystopique devenu réalité.

L’artiste et écrivain Tarek Lakhrissi, qui travaille habituellement sur le langage et l’identité, a alors construit sa performance autour d’un questionnement intérieur. Lors du débat qui clôture la séance, il justifie son “idée de se projeter, de se penser alien, autre, car quand on se pense autre, on arrive sur de nouveaux territoires.” Et cela pousse sensiblement en dehors de sa zone de confort. Cela ne l’a pas empêché de partager la sienne, en projetant des clips qui l’ont accompagné tout au long de sa vie. Cette “traversée intuitive” nous ramène à Wallen, Cheb Mami, Amel Bent ou Aishwarya Rai. On découvre aussi “Nation Estate”, où l’artiste Larissa Sansour projette une Palestine à la verticale, sous forme de building. Ou encore le clip “Get It Right” du projet YAS (Yasmine Hamdan et Mirwais), qui image le lancement de la première fusée égyptienne, en 2019, au Caire.

© Blouse Bleue #2 : I don’t understand what you are saying but I love you, Tarek Lakhrissi, 2018

© Blouse Bleue #2 : I don’t understand what you are saying but I love you, Tarek Lakhrissi, 2018

© Blouse Bleue #2 : I don’t understand what you are saying but I love you, Tarek Lakhrissi, 2018

© Blouse Bleue #2 : I don’t understand what you are saying but I love you, Tarek Lakhrissi, 2018

À la fois personnelle et interactive, la performance de Tarek Lakhrissi ouvre les frontières. Alors, dit-on arabofuturisme, berbérofuturisme, golfefuturisme ? Peut-on penser le futurisme des Arabes en arrêtant d’être “Arabe”, comme les colons l’ont défini ? À cette interrogation du public, il explique justement poser la question de l’arabité. Il est complexe de se définir et à juste titre, sa proposition performée ne cherchait pas à trouver de véritables réponses, mais plutôt à replacer les concepts d’arabité et d’arabofuturisme sur une autre région que celle du Moyen-Orient ou du Levant pour faire émerger une discussion.

 

Labelliser n’est pas la finalité

Les trois artistes se sont réunis à la fin de la séance pour le débat © Photo : Anaïs Gningue

Les trois artistes se sont réunis à la fin de la séance pour le débat © Photo : Anaïs Gningue

Ces trois propositions ont illustré, chacune à leur manière, les héritages de l’afrofuturisme et surtout la prise de recul nécessaire avec ce terme (et ce qu’il implique). Ils s’accordent d’ailleurs tous : on ne peut définir ce mouvement par le seul mot “afrofuturisme”. Mawena Yehouessi caricature volontairement : “il y a une tentative des médias de donner du corps au label. “Ils sont tous black, appelons-le afrofuturisme !” Avant d’ajouter, “la question de la subversion du label n’est pas très importante finalement, mais plutôt de savoir ce que cela pousse à faire. On parle beaucoup du terme au lieu de s’intéresser aux personnes qui travaillent à côté de ces notions, à l’intérieur, en dehors… “afrofuturisme” est un mot qui peut rassembler mais qui n’a pas besoin de définir ou d’unifier des propositions.” Pour appuyer ses propos, elle reprend les mots très imagés du manifeste de la revue KAFAR (1) : “comme une lame qui coupe des fruits ou tue, l’afrofuturisme peut être un échappatoire ou un modèle qui circonscrit les imaginaires des jeunes générations africaines.” 

Concluons sur ceux de Tarek Lakhrissi, qui conçoit le futurisme comme une “projection vers une nouvelle grammaire, en gardant le contrôle dessus.” Cette idée montre pourquoi on intègre l’arabofuturisme à l’afrofuturisme, et comment ces mots sont finalement limités face au champ des possibles.

 

(1) Projet de revue né sous l’initiative de Nadir Khanfour, rassemblant entre autres Josèfa Ntjam, Romain Noël et Mawena Yehouessi.

06.05.2018– Un article d’Anaïs Gningue – Images: Courtesy of the artists, Galerie Tanja Wagner, Juan Ferrari and Gaîté Lyrique

More about Anaïs Gningue:
Née à Dakar, elle s’envole pour Lyon à 17 ans dans le cadre de ses études en anthropologie et journalisme. Passionnée de culture(s) et d’enjeux sociaux, elle est sensible à la compréhension de l’Autre. Ses origines plurielles lui ont fait connaître très tôt la diversité. La pluralité et les nuances de chaque sujet lui tiennent donc à coeur. Entrepreneuriat africain, transhumanisme, monde arabe, albinisme… elle est dotée d’une curiosité sans limite. Sa plume est passée chez Modzik à Paris, Le Petit Bulletin et Sottises Magazine à Lyon. Le site d’Anaïs.

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