Les corps-palimpsestes de Lola Keyezua

Keyezua, Stone Orgasms 1, 2015

Keyezua, Stone Orgasms 1, 2015

Née en Angola, et diplômée de l’école d’art de La Haye, Lola Keyezua est une artiste qui explore les différents aspects des représentations contemporaines, à travers la photographie, la vidéo, l’installation ou encore le collage numérique. A travers ces medium et des différents usages qu’elle en fait, la jeune femme vise autant à « déconstruire les cadres de la représentations » qu’à revivifier les imaginaires. De fait, l’artiste plasticienne et photographe se considère aussi comme une “storyteller”, qui s’attache à raconter l’histoire du continent africain à travers les portraits de celles et ceux qui la font au présent. De ces histoires individuelles, intimes, personnelles qu’elle met en œuvre dans ses différentes productions, Lola Keyezua fait émerger de nouvelles lignes, et de nouvelles manières de voir.

Dans la série intitulée « Stone Orgasms », c’est par le collage qu’elle tente de traiter du sujet de l’excision des jeunes filles, pratique rituelle encore très ancrée dans certaines cultures du continent africain. On trouve dans ce traitement particulier des images deux gestes particulièrement à même de rendre compte de cette réalité : d’une part la découpe et l’échantillonnage d’images préexistantes, d’autre part leurs mise en relation afin de recréer une forme de récit singulier. C’est par cette volonté de raconter une histoire, des histoires, que Lola Keyezua exécute une sorte de suture entre ces différents matériaux picturaux.

Puisant dans différents répertoires iconographiques, qui sont autant de périodes de l’Histoire des représentations en Occident, Lola Keyezua découpe, cisèle, taille, recoud, greffe, panse les images et reconstitue plus qu’un cadavre exquis surréaliste, un corps palimpseste. Des fragments d’images, comme autant de citations picturales viennent ainsi recouvrir ce qu’on pouvait considérer comme l’image initiale : un portrait de femme, représentée en trois quarts, parée de bijoux, parfois de tatouages, les cheveux recouverts d’un voile, voire d’une burqa.

Keyezua, Stone Orgasms 3, 2015

Keyezua, Stone Orgasms 3, 2015

Ces photographies originales sur lesquelles Keyezua travaille, que l’on peut associer au genre ethnographique, ont sans doute eu pour but premier de recenser ces corps, d’en faire des objets d’étude plutôt que d’en penser leur singularité. En un sens, elles sont l’expression d’un regard qui découvre, déshabille ces femmes sans forcément qu’elles participent elles-même à cette mise à nue. Les fragments dont l’artiste les recouvrent sont eux aussi rattachés à cette « volonté de savoir » qui mène au dévoilement de ces objets : les planches anatomiques, comme les photographies de minéraux évoquent les différents classements scientifiques comme possibilité de “mettre en ordre” la réalité. Les gestes et postures des Venus Pudica, quant à eux, rappelle les canons de beauté chargés d’établir une syntaxe qui dicte aux corps les postures du féminin.

Comme un écho, une image inversée des mutilations qui touchent les femmes, Lola Keyezua s’attaque aux mises en images du vivant par l’Occident : planches anatomiques, portraits ethnographiques, Vénus académiques sont mis en pièces. Les visages, sièges de l’âme et de l’individualité, sont comme mis sous scellés. Est-ce là un moyen de retranscrire la minéralisation des corps excisés, privés du plaisir érotique ? Ou un moyen de présenter l’individu comme une matière brut en attente de représentation ?

Ce qui est sûr, c’est que Lola Keyezua fait sortir le corps de ses représentations unilatérales. Il n’est plus le support ni l’outil d’une identité détaillée, raffinée, forgée dans la pierre. L’identité elle-même devient quelque chose de plastique, d'(é)mouvant. Non seulement elle échappe à la classification, mais elle échappe aussi à la sédimentation. En résulte ainsi une forme d’allégorie impressionniste, une représentation ironique du féminin, à la fois morcelée et amoncelée, et de fait, insaisissable, indéfinie, non réductible à un seul modèle ou à quelque essence abstraite.

Keyezua, Stone Orgasms 2, 2015

Keyezua, Stone Orgasms 2, 2015

Le choix même des échantillons qui constituent ces collages portent cette dynamique : alors que les planches anatomiques entendent représenter la vitalité du corps humain, mais aussi ce qui nous est d’ordinaire invisible, elles renvoient aussi au corps inanimé, à la dissection des cadavres et à leur autopsie. De même pour les éléments empruntés à Vénus : loin de n’être qu’une jeune femme fragile, nue et sans défense, telle que peuvent la décrire les peintres de la renaissance, les mythes qui l’entourent sont empreint de violence. Née de l’émasculation d’Ouranos par son fils, qui souhaitait venger sa mère Gaïa, Vénus apparaît entre le ciel et la mer. Déesse de la rencontre entre les éléments, protectrice des amants, elle est aussi à l’origine de nombreux conflits, guerres et discordes.

Ainsi, tout comme la figure de Vénus, le travail de Lola Keyezua se construit dans une dynamique contradictoire qui multiplie les sens de lecture. Plus qu’au surréalisme dont elle se dit inspirée, on peut retrouver ici une forme de cubisme qui explorerait les différentes « couches » de son modèle, ne se contentant plus seulement de lui tourner autour, mais explorant en profondeur les dimensions intérieures de son sujet. Les matériaux picturaux mis en œuvre perdent ainsi de leur unités au profit d’un ensemble qui scintille plus qu’il n’éclaire : comme autant de facettes, chaque éléments de l’image capte et renvoie la lumière, la fait rebondir, conservant ainsi une part d’opacité et de secret, sans jamais en embrasser la totalité.

Le sens même de ces portraits circule, comme le sang dans les veines. Par leurs confrontations, planches anatomiques et nus académiques se revivifient l’un et l’autre. Les pierres qui viennent recouvrir les visages contrastent avec le marbre poli des statues antiques, qui lui même répond à l’esquisse de silhouettes que dessinent les vaisseaux sanguins ou les fibres musculaires. Les images se contaminent, leurs signes, leurs sens, leurs objets et leur but premier s’étiolent et débordent, se mêlent et irriguent la figure dont ils deviennent des formes d’excroissances, de greffes organiques. Cet entrelac de formes empruntées crée alors une sorte de voile qui brouille la perception tout en ouvrant le corps à de nouvelles lectures. Comme le Dr Frankenstein, Lola Keyezua donne la vie à des fragments inanimés, créant d’émouvantes créatures qui, loin d’être monstrueuses et spectaculaires, nous raconte des histoires de sang, de gestes et d’humeurs qui nous filent entre les doigts, mais nous marquent intus et in cute.

Keyezua a été exposée aux Rencontre de Bamako et sera représentée par la galerie MOV’ART lors de l’exposition SOLO de l’Investec Cape Town Art Fair du 16 au 18 février 2018.

15.02.2018 – Article de Julie Aubry-Tirel – Images: Courtesy of the artist.

More about Julie Aubry-Tirel

À la croisée des genres, Julie Aubry-Tirel s’intéresse aux liens entre esthétique, éthique et politique, questionnant en particulier la place du corps, de l’imaginaire et des normes dans les représentations contemporaines.
Elle porte un intérêt particulier aux arts populaires, dans une perspective critique, féministe et décoloniale.

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