Sarah Waiswa : donner corps à la blancheur

Sarah Waiswa, "Stranger in a familiar land", 2016

Sarah Waiswa, série “Stranger in a familiar land”, 2016

Elle déambule dans Kibera, un des plus grands bidonvilles du Kenya, les regards glissant sur elle, sans la toucher. Elle porte une robe pastel, presque aussi claire que sa peau, et des lunettes dont les reflets masquent des yeux qu’on devine souvent clos. Sur sa tête, des tresses mauves, éclatantes, surnaturelles. Son corps semble flotter, au bord de la chute, son visage chercher un répit sous une plaque de tôle ou une conque immaculée. Pourtant, jamais elle ne semble faillir, toujours elle occupe l’image, éclipsant parfois le reste du décor. Elle, c’est Florence Kisombe, modèle et activiste vivant avec un albinisme.

Si cette particularité est pour elle un « don de dieu »(1), elle est aussi cause de nombreuses souffrances pour d’autres personnes, qui connaissent la persécution et le rejet. Si les croyances autour de cette particularité sont multiples, un des points communs entre les divers récits est la figure albinos comme manifestation d’un monde invisible. Comme une sorte de symptôme, la personne avec un albinisme est considérée comme la manifestation de forces occultes et le signe d’une rupture dans l’ordre « naturel » et symbolique des choses. D’où la nécessité pour les artistes, auteurs et penseurs de réanimer les représentations qui enveloppent ces corps singuliers, d’ « inventer de nouvelles grammaires », pour dire et raconter l’Afrique contemporaine et « panser l’en-commun.»(2)

Sarah Waiswa, série "Stranger in a familiar land", 2016

Sarah Waiswa, série “Stranger in a familiar land”, 2016

Invitée aux rencontres de Bamako, qui se tiendront jusqu’à la fin du mois de janvier dans la capitale malienne, la photographe Sarah Waiswa s’intéresse de près à ce sujet de la différence et de l’altérité. Diplômée en sociologie et en psychologie, celle qui a quitté un poste en entreprise pour embrasser pleinement la photographie a cependant gardé ce goût pour la complexité humaine. Du portrait d’anonymes à la photographie de mode, la photographe dresse un portrait du continent africain dans toutes ses nuances. La série Stranger in a familiar land, primée à Arles en 2016, et sa suite, Still a Stranger présentée à la dernière Biennale de Lubumbashi, s’inscrivent dans la continuité de ces portraits de la diversité de l’Afrique, à laquelle s’ajoute une esthétique plus stylisée, marquée en partie par la direction artistique de la musicienne ghanéenne Jojo Abot.

Ici, chaque élément participe à la mise en scène, qui peut se lire comme la traduction de cet état proche du rêve, souvent décrit par les personnes albinos qui vivent pour encore nombre d’entre eux à l’écart, à la fois du soleil et des regards. Ce qui semble importer ici n’est pas tant d’utiliser la photographie en vue de « normaliser » l’autre, de lui faire accéder à une forme de reconnaissance qui viendrait d’abord du regardeur (‘cet autre photographié, il me ressemble’) mais bien d’inverser ce rapport pour faire entrer le regardeur dans une réalité jusqu’ici inconnue de lui. Dès lors, la photographie induit moins une proximité qu’une distance, elle cherche moins la ressemblance et la reconnaissance entre le modèle et le regardeur qu’un écart nouveau, un écart qui n’épuiserait pas la différence, mais la laisserait exister pleinement. D’où la nécessité, sans doute, de ce parti-pris de la mise en scène, qui permet de réenvisager le rapport esthétique, impliquant par là un regard renouvelé.

Sarah Waiswa, série "Stranger in a familiar land", 2016

Sarah Waiswa, série “Stranger in a familiar land”, 2016

Dans le premier volet autour de Florence Kisombe, Sarah Waiswa joue avec les flous, les plans, les lignes, ainsi qu’avec les textures des vêtements et accessoires choisis par Jojo Abot. Ici, un voile blanc vole autour de la jeune femme et découpe un espace flottant, constituant une sorte d’intervalle autonome, presque transparent entre les deux plans. Plus loin, la jeune femme semblent vouloir se fondre dans le décor sans toutefois y parvenir. Ses concitoyens vaquent à leurs occupations, les enfants jouent sans se soucier de sa présence, pendant qu’elle pose, à la fois royale et faillible. La photographe entend ici montrer « le chaos du monde extérieur », auquel semble répondre une sorte de dissolution des formes, comme une dissolution de soi. Adossée à une façade faite d’amas de tôles bariolées de couleurs et assise sur un coussin comme trône de fortune, Florence Kisombe élève ses bras vers le ciel. Mais alors qu’elle tente de se protéger des rayons du soleil, sa robe, comme les plaques métalliques au sol, tend à se fondre dans les débris et la terre battue qu’ils surmontent. Les couleurs s’affadissent, les lignes s’épuisent, les messages ne sont plus que des traces.

Sarah Waiswa, série "Stranger in a familiar land", 2016

Sarah Waiswa, série “Stranger in a familiar land”, 2016

Manifestation de l’invisible, exclus du visible, reconnaissables d’un simple coup d’œil mais chassés pour ce qui se cacherait sous leur peau, nombre de personnes vivant avec un albinisme disent osciller en permanence entre ces deux états de sur-visibilité et d’invisibilisation, entre une mécanique de stigmatisation et/ou de fétichisation et un rejet pur et simple. Un état de « blancheur », qui n’a pas grand chose à voir avec un statut socio-économique privilégié, mais plutôt une sorte d’entre-deux, comme un retrait temporaire du monde qui résonnerait, comme le soulignait Kandinsky en parlant de la couleur blanche, « comme une absence de son dont l’équivalent pourrait être, en musique, le silence », or « ce silence n’est pas mort, il regorge de possibilités vivantes. Le blanc sonne comme un silence qui subitement pourrait être compris ».

Peut-être est-ce cette possibilité, cette promesse qui se dessine, malgré tout, dans Still a stranger. Ces deux photographies qui prolongent les portraits de Florence Kisombe sont celles d’un jeune homme, accompagné d’un cheval blanc et d’un oiseau, blanc lui aussi. Les couleurs y sont en effet plus franches, les lignes plus nettes, la blancheur plus opaque. La proximité et l’interaction avec le cheval et l’oiseau induisent aussi une dimension plus charnelle, plus incarnée, qui nous éloigne du sentiment d’apesanteur développé dans Stranger in a familiar land sans pour autant se départir d’un certain onirisme. Le décors est bien moins identifiable, moins familier, et même complètement absent dans le dernier portrait ”Birds of a feather”: le jeune homme, debout, magnifié par une légère contre-plongée, se découpe dans un ciel bleu sans nuage. Il ne semble plus se soucier du soleil éclatant, qui trouble à peine un regard déterminé, porté sur l’oiseau qu’il tient dans ses mains.

Sarah Waiswa, ”Birds of a feather”, série "Still a Stranger", 2017

Sarah Waiswa, ”Birds of a feather”, série “Still a Stranger”, 2017

Ainsi, sous le regard de Sarah Waiswa, ces jeunes gens ne sont plus albinos, c’est à une autre forme de blancheur qu’ils prétendent : celle du candidat, celui qui, dans la Rome antique, « aspirait à quelque chose » (Cicéron), et portait le blanc pour exprimer son souhait d’atteindre une place, d’être élu à quelque dignité, voire, à « l’immortalité et la gloire éternelle ». Symbole du deuil comme de la candeur, du fantôme comme de l’aube nouvelle, le blanc trouve donc aussi son sens dans la transition, le passage, la possibilité d’un changement. Peut-être celui de redonner un corps et un lieu aux utopies contemporaines.

(1) Sue Wanjiru

(2) Abdourahmane Seck, « Panser l’en-commun », in Écrire l’Afrique-Monde, Actes des Atelier de la pensée, Dakar-Saint-louis du Sénégal, sous la direction de Achille Mbembe et Felwine Sarr, Philippe Rey/Jimsaan, 2017.

24.01.2018 – Article de Julie Aubry-Tirel – Images: Courtesy of the artist.

More about Julie Aubry-Tirel

À la croisée des genres, Julie Aubry-Tirel s’intéresse aux liens entre esthétique, éthique et politique, questionnant en particulier la place du corps, de l’imaginaire et des normes dans les représentations contemporaines.
Elle porte un intérêt particulier aux arts populaires, dans une perspective critique, féministe et décoloniale.

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