Trésors de l’Islam en Afrique à l’Institut du Monde Arabe

Youssef Limoud "On the dust of myth", Trésors de l’islam en Afrique, De Tombouctou à Zanzibar, 2017, Institut du monde arabe, Paris. IMA-Thierry Rambaud

Youssef Limoud “On the dust of myth”, Trésors de l’islam en Afrique, De Tombouctou à Zanzibar, 2017, Institut du monde arabe, Paris. IMA-Thierry Rambaud

Il y a quelques semaines débutait la très attendue exposition de l’Institut du Monde Arabe “Trésors de l’Islam en Afrique. De Tombouctou à Zanzibar”, retraçant ainsi plus de treize siècles d’histoire. Battant en brèche nombre d’idées reçues sur l’implantation de cette religion en Afrique, ce ne sont pas moins de 300 œuvres qui sont présentées sur 1 100 mètres carrés d’exposition du 14 avril au 30 juillet 2017. Retour en images et paroles d’artistes contemporains à propos des facettes singulières et plurielles de ce pan méconnu de l’histoire.

Dès le VIIIe siècle, de nombreux commerçants introduisent cette religion sur le continent, en s’implantant essentiellement dans trois régions : la Corne de l’Afrique et la haute vallée du Nil, l’aire swahilie et l’Afrique de l’Ouest. Choisir de se convertir à l’Islam permet de s’intégrer dans un réseau mondialisé et de multiplier les contacts. Une élite se forme alors rapidement. De grands centres politiques, religieux et économiques émergent et l’écriture arabe se développe, donnant naissance aux très célèbres manuscrits de Tombouctou, dont certains sont exposés.

Aboubacar Traoré "Inch' Allah ", 2015.

Aboubacar Traoré “Inch’ Allah “, 2015.

L’exposition présente ensuite le glissement qui s’opère au XIXe siècle avec la multiplication des guerres saintes sur l’ensemble du continent, donnant lieu à des conversions massives. Ces événements historiques font écho aux contextes actuels du Mali, du Nigeria et du Cameroun, illustré de manière frappante par les photographies de l’artiste Aboubacar Traoré avec sa série Inch’ Allah : «  [Cette série] parle de l’obscurantisme religieux, des gens qui se cachent derrière la religion pour faire du mal et tuer au nom de Dieu, alors que l’Islam n’est pas une religion de la violence. Ils ne font que défendre leurs propres intérêts. »

Après cette première partie historique, la deuxième section s’attache à mettre en lumière la spiritualité quotidienne des croyants musulmans en Afrique.

Maimouna Guerresi "Afro Minaret", 2010, lambda print 200x54 cm, © Maimouna Guerresi, Courtesy (S)ITOR

Maimouna Guerresi “Afro Minaret”, 2010, lambda print 200×54 cm, © Maimouna Guerresi, Courtesy (S)ITOR

On y retrouve quelques objets d’art africain traditionnel comme des masques de Côte d’Ivoire utilisés lors de cérémonies musulmanes, ou encore divers talismans et amulettes islamiques. Ces pratiques magiques existent toujours actuellement sur le continent comme le montre l’installation éphémère de Youssef Limoud, réalisée uniquement pour l’exposition, nommée On the dust of myth. « Cette œuvre, constituée d’objets trouvés et de divers matériaux – comme de la poussière, du sable ou des lumières – vise à créer une ville fantôme. Cela dépeint une réalité dans laquelle j’ai grandi étant enfant. J’ai voulu évoquer une colline, constituée par les restes des défunts, déplacés du cimetière pour faire de la place aux nouveaux arrivants. Dans ce lieu se déroulaient diverses pratiques magiques, de jour comme de nuit. Une femme qui n’arrivait pas à avoir d’enfant venait enjamber les ossements et les restes des ancêtres avant d’enfouir un objet dans la terre. Né Égyptien dans un monde musulman, ma mémoire et ma façon d’envisager la vie sont issues de cette réalité magique dans laquelle j’ai grandi. » (NDLR, traduction de Gwenaël Ben Aissa).

Un rôle important est aussi consacré à l’architecture religieuse en Afrique, soulignant les syncrétismes qui en font son originalité, grâce à des photographies de mosquées et de mausolées prises par des artistes contemporains. C’est également l’occasion de découvrir les spectaculaires photographies issues de la série Minaret Hats de Maïmouna Guerresi, une des rares artistes femmes de cette exposition : «Ces œuvres sont dans la continuité de mon travail sur le corps mystique. Je me suis focalisée sur le partie la plus haute du corps humain, la tête, qui est exposée aux intempéries de la vie. Je la recouvre et l’entoure avec une série de chapeaux minarets que j’ai confectionnés de manière traditionnelle et rituelle, dans la pure tradition sénégalaise des Sufi Baye Fall qui assemblent et cousent leurs vêtements à partir de quatre vingt dix neuf morceaux d’étoffes (comme les noms d’Allah dans le Coran) [NDLR, pratique appelée “Njaxass” en Wolof]. Les personnages cachent leurs visages avec un geste de la main, ont les yeux bandés ou les ferment tout simplement, comme pour s’évader du monde réel, pour entrer en harmonie avec l’univers cosmique et divin. Ces chapeaux minarets sont comme des châteaux, des forteresses qui protègent la tête ; mais il faut aussi les voir comme un prolongement même du corps, des antennes de réception, des canaux qui conduisent et émettent l’énergie spirituelle (comme dans les traditions des anciens Dogon). » Selon Maïmouna Guerresi, les femmes artistes musulmanes ont un grand rôle à jouer dans la culture et la société : « Dans mon travail je m’efforce d’affirmer la force spirituelle de la femme. J’essaie de faire comprendre que la femme dans l’Islam ne doit pas être réduite à des stéréotypes, ceux de soumission et d’avilissement véhiculés par les médias occidentaux, et de démontrer la dimension démocratique et pluraliste de cette religion. » (NDLR, traductions de Sitor Senghor).

Le soufisme y est également mis à l’honneur à travers des vidéos immersives contemporaines documentant diverses cérémonies africaines, comme La Madrassati Madania de Bouéni, Au coeur du Debaa à Mayotte filmée par Elena Bertuzzi et Laure Chatrefou. Ce courant spirituel est aussi illustré par les portraits colorés de Hassan Hajjaj, accompagnés d’extraits musicaux, représentant des maîtres Gnaouas. Descendants d’anciens esclaves originaires d’Afrique Noire, ces confréries pratiquent la transe à visée thérapeutique à l’aide d’instruments de musique. L’artiste qui travaille depuis quinze ans sur ce sujet, souhaitait « montrer la diversité africaine, la diversité des cultures au sein de l’Islam afin que de faciliter la compréhension de cette religion. » (NDLR, traduction de Gwenaël Ben Aissa). Il s’est inspiré de l’esthétique traditionnelle des arts islamiques avec l’utilisation notamment de motifs issus de l’art de la mosaïque.

Enfin, la dernière partie met en lumière les traditions singulières que cette rencontre spirituelle et culturelle a engendré, à travers différentes spécificités régionales, comme les bijoux, le tissage ou encore l’art de la vannerie. L’exposition souligne alors la circulation des formes et des techniques en montrant le rôle clef joué par les marchands musulmans en Afrique de l’Ouest dans la diffusion de certains savoir-faire. C’est le cas notamment dans le domaine de la maroquinerie comme en attestent les très beaux objets en cuir haoussas, touaregs, maures et mandés. En Afrique de l’Est, l’élite swahilie commande des bijoux et du mobilier dont les motifs s’inspirent des thèmes floraux et végétaux, typiques de l’art musulman et indien.

Vue de l'exposition et œuvres de Hassan Hajjaj, Institut du monde Arabe, 2017. IMA-Thierry Rambaud

Vue de l’exposition et œuvres de Hassan Hajjaj, Institut du monde Arabe, 2017. IMA-Thierry Rambaud

Au-delà des points communs, certaines singularités sont cependant notables, comme les broderies du Mali et du Nigeria qui font l’objet de commandes lointaines. Une des particularités les plus remarquables consiste également en la création de nouveaux alphabets, tel que celui bamoun instauré par le souverain musulman Njoya au Cameroun au début du XXème siècle.

Cette exposition démontre que l’Afrique est un continent riche d’une multitude variée de sociétés musulmanes, et qui a su s’adapter face aux multiples apports culturels de l’Islam, tout en créant ses propres spécificités régionales.

12.05.2017 – Article de Gwenaël Ben Aissa – Images: Courtesy of the artists, IMA and  (S)ITOR.

More about Gwenaël Ben Aissa :
Gwenaël Ben Aissa holds a master degree with a major in African arts from the Ecole du Louvre in Paris.  During her masters, Ben Aissa focused on the specificity of missionary collections. Her following research work made it possible to create an inventory of African collections held by the missionaries in Brittany (France). Beyond the long history that links these two regions, her thesis explored the singularity of these collections in terms of museology, conservation and mediation.
In addition to various experiences in cultural institutions in France and abroad, Ben Aissa has also been in charge of communications and a project manager for a national heritage conservation mission. Today, she teaches African art classes at the Musée du quai Branly to students in the third year of the Ecole du Louvre.

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